Chapter 17: Rival

Je me réveillai avec les reins en feu et les muscles endoloris. Ce n'était pas le contrecoup d'un maléfice cette fois, ni l'agréable chaleur du désir. Je connaissais très bien cette sensation désagréable. Trop bien, peut-être. Cette fois au moins, je la subissais de mon plein gré.

J'enfouis mon visage contre un oreiller en grondant de douleur. J'entendis le rire familier d'Ataek à mes côtés. La main chaude de Nerei caressa mon échine.

– Je t'avais averti, murmura ce dernier. Je vous avais averti tous les deux. C'était trop tôt.

Je grondai de nouveau, pour la forme, mais le son fut à moitié étouffé par l'oreiller. Ataek rit de plus belle. Je sentis quelque chose de long et de lisse s'enrouler autour de mes jambes. Je reconnu la caresse familière de sa longue queue de drakenide.

– Tu as toujours l'air si calme et raisonnable, répondit Ataek à Nerei. Soren ne pouvait pas savoir que tu deviens insatiable quand on te provoque.

Je m'en étais un peu douté, si. Mais ça m'était égal. Il m'avait pris pendant des heures – ou du moins, m'en avait donné l'impression – et j'avais aimé ça. J'avais adoré ça. Je ne me savais pas si débauché. Est-ce qu'on pouvait vraiment retourner à une vie normale après avoir connu la passion des drakenides ? Je commençai à en douter. Même s'ils n'étaient peut-être pas tous aussi pressants que ces deux-là.

Ataek m'enlaça, ses mains brûlantes glissant sur mon torse. Son souffle chatouilla ma nuque.

– Bonjour Soren, dit-il d'une voix chaude.

J'en frissonnai de plaisir. J'extirpai péniblement ma tête de l'oreiller pour rouler sur le dos, m'offrant un peu plus aux caresses d'Ataek. De la pulpe de ses doigts, il redessina les lignes de mon torse avec une grande attention. C'était agréable.

– Bonjour, répondis-je à mon tour.

Ils me couvaient de leurs regards brillants. Une brise fraîche traversait la pièce mais la chaleur de leurs cœurs de feu m'enveloppait comme une étreinte familière. La main d'Ataek remonta contre ma joue. Il me fit tourner la tête vers lui pour m'embrasser et je m'abandonnai avec plaisir à son baiser.

Nerei lisait un parchemin près de nous, comme je l'avais déjà vu faire plusieurs fois. Il le roula pour s'en débarrasser et s'étendit près de nous. Sa main rejoignit celle d'Ataek sur mon ventre. Je me sentis à nouveau frissonner. Les battements de mon cœur s'accéléraient toujours quand ils étaient si proches. J'étais troublé par la façon qu'ils avaient de me regarder. J'avais l'impression que je ne pourrais jamais m'y faire. Il y avait trop de chaleur et d'affection dans les yeux des deux dragons. C'était bouleversant.

– Ça ne va pas ? demanda Ataek en fronçant les sourcils.

Il avait dû remarquer mon trouble. Je m'efforçai de secouer la tête.

– Si, ça va.

Nerei ne disait rien. Il avait sûrement compris. Peut-être qu'Ataek aussi, à vrai dire, mais je leur étais reconnaissant de ne pas insister.

– Votre magie n'était pas censée me faire récupérer plus vite ?

– Elle agit surtout sur le moment, répondit Nerei avec malice. Pour faciliter la reproduction. Et je sais que je passe mon temps à te demander de prendre du repos, mais cette fois, c'est important. Pas de Naos avant plusieurs jours, d'accord ?

Ataek soupira de tristesse mais affichait un sourire qui en disait long. Je me rappelai très bien de son regard de la veille. Il avait aimé nous regarder, peut-être encore plus que de participer. Ces souvenirs agréables me firent frissonner.

– J'essaierai de m'y tenir, dis-je en fermant les yeux.

Ataek appuya sa tête contre mon épaule, son corps lourd et chaud étendu tout contre le mien. Je sentais l'arrondi de l'une de ses cornes frôler mon menton. Nerei n'avait pas bougé, couché sur le flanc pour nous regarder. Sa large paume était toujours posée à plat sur mon ventre, immobile.

Il se redressa soudain.

– Tu peux entrer, Meli. Tu ne nous déranges pas.

J'entrouvris les paupières et soulevai ma tête sur l'oreiller. Le jeune drakenide écarta les voiles pour s'approcher du lit. Nerei l'avait sûrement senti approcher.

– Pardonne-moi, Kiroï. Un drakenide s'est présenté aux portes de Drakomaï ce matin. Il dit s'appeler Zmeilandes et avoir quelque chose à reprocher à Skara.

L'étreinte d'Ataek se resserra si fort autour de moi qu'elle atténua la sensation de vertige qui m'avait soudain étourdi. Sa fureur était palpable. Elle alourdissait l'air. Meli resta impassible mais Nerei, en dépit de son calme apparent, scruta attentivement son compagnon.

– Je ne le connais pas.

– C'est Zmei. Un des gardiens qui a été envoyé pour intercepter les intrus.

Les yeux noirs de Nerei s'enflammèrent un instant. Il ne montra aucun autre signe de colère. Ataek se redressa et m'attira de force dans son étreinte. Je m'assis contre lui, prisonnier de l'étau de son corps. Je me sentais trop mal pour protester.

– Et d'où est-ce qu'il vient ? demanda Nerei en fronçant les sourcils.

– Du Puit. C'est un envoyé de Lekton.

Sa queue s'était enroulée autour de ma taille. Je posai mes mains sur les bras qui barraient mon torse, sans chercher à échapper à leur emprise. Il ne m'aurait pas relâché, pas même si Nerei le lui avait ordonné, j'en avais la conviction.

– Je ne me suis pas très bien entendu avec lui, gronda Ataek entre ses dents.

– Il semblerait que ce soit réciproque, rétorqua Nerei.

Il fit signe à Meli d'approcher. Le jeune dragon grimpa souplement sur le lit et s'assit en tailleurs près de nous.

– Je lui ai dit ce que je pensais de son choix et des drakenides qui vivent là-bas. C'est pour ça qu'il ne m'apprécie pas.

Je n'avais pas oublié qui était ce Zmei. C'était lui qui m'avait rattrapé quand j'avais tenté de fuir dans les bois, et qui m'avait ramené au campement pour me jeter entre les griffes des autres dragons. Je me rappelai aussi très bien de la promesse qu'il avait faite à Ataek. Qu'une fois à Drakomaï, je devrai répondre de ce que j'avais fait.

– Il est venu pour moi.

Ma voix était rauque, peut-être à cause de la boule qui nouait ma gorge.

– Non, gronda Ataek dans mon dos. Je l'ai vexé. Il aurait trouvé un autre prétexte pour venir m'importuner.

Nerei avait glissé ses doigts dans les cheveux d'azur de Meli. Avec beaucoup de calme, il s'était mis à tresser de longues mèches de sa chevelure. Je l'avais déjà vu faire à de nombreuses reprises durant le temps qu'il avait passé à me veiller. Surtout quand il s'ennuyait ou qu'il avait besoin de réfléchir.

– Est-ce qu'il t'a dit ce qu'il reprochait à Skara ?

– Non, répondit Meli. C'est tout ce qu'il a dit à Agisken.

– Et le premier gardien l'a laissé rentrer ?

– Non, répéta le jeune drakenide. Il est toujours aux portes de Drakomaï.

– Les drakenides n'ont pas le droit de pénétrer dans la cité s'ils n'ont pas demandé l'autorisation de Kiroï, m'expliqua Ataek. Une fois qu'ils ont quitté Drakomaï en tant que juvéniles, ils doivent demander la permission la première fois qu'ils veulent y revenir. Ou s'ils ne sont plus venus depuis très longtemps.

– À moins que quelqu'un puisse se porter garant de leur comportement, renchérit Nerei. Mais je suppose que ce n'est pas son cas.

– Non, répondit encore Meli. Mais il a insisté, en disant qu'il avait eu la bénédiction de Kiralekton pour se rendre ici.

– Evidemment. Je me doutais qu'il ne laisserait pas passer une aussi belle occasion.

Les bras d'Ataek me serrèrent encore plus fort. Dans d'autres circonstances, ça aurait pu me vexer mais j'étais trop perturbé pour m'en plaindre.

– Zmei était furieux que je revendique Soren au lieu de l'abandonner aux autres. J'imagine qu'il est allé se plaindre à Lekton du fait qu'un des intrus n'avait pas été puni. On nous a vu hier au Naos, et avant-hier au bord du lac. Il ne faut qu'une heure ou deux pour rejoindre le Puit.

– C'est aussi ce que je pense, répondit Nerei en relâchant les cheveux de Meli. Mais j'ai déjà recueilli la parole de Soren et informé Drakein de ma décision. S'il a envie de me nuire, Lekton n'emploie pas le bon moyen. Surtout en essayant d'y mêler les gardiens à son service.

Je restai silencieux dans l'étreinte d'Ataek.

J'étais une fois de plus l'objet d'un conflit entre les drakenides. Un véritable, cette fois-ci, même si j'avais l'impression qu'il y avait des antécédents à cette querelle. Un goût amer envahi ma bouche. C'était d'autant plus frustrant que je me savais coupable. J'avais trahi mon ordre aussi bien que les dragons en conduisant les mercenaires ici.

Sans parler de tout le reste.

Nerei avait senti mon trouble, une fois de plus.

– Ataek a raison. Tu n'y es pour rien, Soren. Il y a une vieille rivalité entre Lekton et moi. Ma cité est bien moins surveillée que la sienne par Drakein.

– Ce n'est même pas une cité, cracha Ataek. Cet endroit ne devrait pas exister.

– C'est aussi ce que je pense, oui. Du moins pas sous cette forme. Mais c'est à la reine d'en décider. Meli, s'il te plait, va prévenir Agisken. Dis-lui de le surveiller encore un peu. Disons, une heure ou deux.

Le jeune drakenide esquissa un bref sourire et se redressa souplement. Deux petites nattes parsemaient sa chevelure lâche, entre ses longues cornes graciles. Il s'inclina et disparut derrière les voiles. La tension d'Ataek n'était pas redescendue. Sa peau était brûlante contre la mienne. Je pouvais presque sentir la magie et la fureur pulser sous ses écailles.

– C'est à moi d'y aller, gronda-t-il. Je ne me cacherai pas derrière ton titre. Soren m'a fait un serment.

– Nous en avions déjà parlé, Ataek. Nous savions tous les deux qu'une telle chose arriverait bientôt. Lekton veut voir comment je vais réagir. Ce Zmei n'est que le premier coup, pour nous distraire pendant qu'il finit de préparer son attaque.

Un grondement ininterrompu vibrait dans la gorge d'Ataek. Pourtant, son étreinte pleine de rage me réchauffait agréablement la poitrine. Elle tenait à distance un peu de l'angoisse et de l'amertume qui me serraient le ventre. Je les observai tour à tour. J'avais redouté qu'une telle chose ne finisse par arriver. Je n'étais pas vraiment surpris d'apprendre qu'ils s'y étaient préparés, eux aussi.

– Je ne veux pas être responsable d'un conflit, dis-je à voix basse. Ni échapper à mes responsabilités.

Ataek rugit dans mon dos mais Nerei le calma d'un regard. Ses yeux s'adoucirent quand ils se posèrent sur moi. Il s'approcha, saisit mon visage entre ses mains. Ses paumes étaient chaudes. Mes entrailles se tordirent un peu plus.

– Soren. Tu n'as rien fait de punissable au regard de nos lois.

– J'ai fait rentrer des intrus à Drakanea, dis-je avec amertume.

– Mais tu étais un esclave. Même si on t'avait conduit au Puit pour être jugé, tu aurais été libéré tout de suite. Aucun seigneur de Drakanea ne t'aurait reconnu coupable.

Le grondement d'Ataek diminua, sans pour autant disparaître. Il ressemblait au ronronnement sourd d'un félin sur la défensive. Les mots de Nerei l'avaient temporairement apaisé. Autant que la caresse de ses doigts sur mes joues apaisaient mes propres craintes.

– On ne t'a jamais parlé du Puit, j'imagine ?

Je secouai la tête en signe de négation.

– C'est un endroit où nous enfermons les criminels. Les dragons aussi bien que les humains. Certains n'y restent que le temps d'être jugés, d'autres y purgent des condamnations très longues.

La chaleur de ses mains quitta mon visage. Nerei se redressa pour quitter le lit.

– Depuis que Lekton gouverne, cet endroit a perdu le peu de dignité qu'il avait. Les drakenides qui s'y rendent le font pour laisser libre court à leurs pulsions les plus primitives. C'est devenu un lieu de souffrance et de tourments.

– La mort est plus clémente qu'une peine purgée là-bas, renchérit Ataek entre ses dents.

Je repensai aux mercenaires, aux survivants que les drakenides avaient réunis près du feu de camp pour les violer et les tuer ensuite. Ataek m'avait peut-être sauvé pour m'épargner un destin encore pire que celui-ci. Malgré tout le respect et la considération avec lesquelles ils traitaient les humains, je n'oubliai pas qu'envers leurs ennemis, les drakenides étaient impitoyables.

– Quoi qu'il en soit, nous devons aller voir ce que te veux ce Zmei. Tu peux rester ici, Soren. Tu dois te reposer.

– Je vais bien, répondis-je aussitôt. Je veux rester avec vous.

J'écartai d'autorité les mains d'Ataek pour me dégager de son étreinte. Il ne chercha pas à me retenir, partageant sûrement mon avis face à la réserve de Nerei. Ce dernier nous considéra un moment, avant d'hocher la tête.

Sur son conseil, je pris le temps de me laver et de passer de la pommade sur mes muscles endoloris. Ma peau portait encore la trace de leurs griffes et de nombreux suçons. Ils guérissaient plus vite mais ils mettaient quand même du temps à disparaître. Cela me troublait de voir leurs marques sur mon corps. Je les arborai pourtant sans honte. C'était même plaisant de les constater si possessif. Nerei me laissa des sandales et un pagne blanc qui trahissaient son envie à peine contenue de m'exhiber. Je ne m'en offusquai pas. À l'intérieur des murs de la cité, les dragons allaient nus et presque tous les humains en faisaient de même. J'étais trop préoccupé pour me soucier de ce genre de choses.

Nerei ne jugea pas nécessaire d'accueillir Zmei dans la salle d'audience. Sans doute par provocation, il donna plutôt la consigne de le faire conduire au Naos. Et m'assura qu'ils resteraient sages, malgré la moue contrariée d'Ataek.

Les drakenides et les humains devaient emprunter des entrées séparées pour pénétrer dans le temple. M'éloigner de la chaleur de leurs cœurs de feu fut plus difficile que je m'y attendais. Il n'était pas encore tout à fait midi et cette partie de la cité s'éveillait à peine après une nuit de débauche.

Je connaissais désormais le chemin et me retrouvai rapidement dans les thermes pratiquement déserts. Je n'avais pas besoin de procéder aux ablutions rituelles ni de me préparer à quoi que ce soit. Deux guerriers se baignaient en conversant dans une langue inconnue. Ils me saluèrent d'un signe de main cordial, que je leur rendis avant de continuer ma route.

Le Naos était pratiquement désert. Des juvéniles rapportaient des plateaux de nourriture et des carafes de boisson, réarrangeaient les sièges et les coussins. La salle avait été entièrement nettoyée. Une odeur de fleur et d'encens flottait dans l'air. Les cristaux brillaient d'une lumière vive qui rappelait les rayons du soleil.

Je découvris des détails que je n'avais pas remarqués avec la foule des autres fois. Il y avait des bassins dans le fond de la pièce, des alcôves creusées dans certains murs. Tout un tas d'objets disposés sur des tables que je n'avais encore jamais vues. Nerei était déjà là, assis sur son trône. Je frémis en me rappelant de la veille. Les sensations étaient encore si vivaces que je cru que j'allais être trahi par une érection plus qu'inappropriée. Mes souvenirs laissèrent heureusement mon désir en paix. Je n'étais pas assez serein, sans doute.

La chaleur familière d'Ataek m'enveloppa presque en même temps que celle de Nerei, réveillant une sensation rassurante au creux de mon ventre. Je comprenais pourquoi les drakenides insistaient pour conserver des entrées distinctes. Le plaisir de se retrouver était immense, même après seulement quelques minutes de séparation.

Ataek avait attrapé un plateau de fruits et de pains chauds entre les mains d'un jeune drakenide. Il en croquait déjà un, et me tendit le reste avant de prendre place sur un accoudoir du trône, abimé par des traces de griffes. Nous avions quitté la chambre sans rien avaler. Mon ventre gargouillait rien qu'à l'odeur et je mangeai avec appétit malgré mon appréhension. Les deux humains que j'avais croisés dans les termes s'installaient eux aussi à une table pour déjeuner.

– Est-ce que c'est vraiment une bonne idée de le faire venir ici ? demanda Ataek.

– C'est toi qu'il veut voir. Il ne m'a pas demandé d'audience. Je n'ai aucune raison de le recevoir dans la salle du trône.

Le Naos se remplissait petit à petit. Pour l'instant, l'atmosphère restait légère et bon enfant. Je savais qu'elle ne manquerait pas de dévier mais pour l'instant, les visiteurs semblaient surtout vouloir se réunir pour converser ou prendre leur repas. Je revenais de déposer le plateau vide lorsque je vis Ataek se raidir. Nerei, lui, restait très calme.

Je reconnu Zmei dès que je le vis. Il était petit et mince, presque entièrement couvert d'écailles vertes. Les cheveux très courts, ses cornes ressemblaient au bois d'un jeune cerf et ses yeux brillaient d'une lueur ocre. Sa vue déclencha un frisson très désagréable le long de mon échine. J'avais encore des souvenirs très vifs de cette nuit. Celle où j'avais rencontré Ataek.

Il était accompagné par un très grand drakenide, aux écailles semblables à une armure d'argent. Sa démarche et son port de tête lui donnaient un charisme qui me rappelait celui de Kiroï. Je reconnu sans mal Agisken, le gardien des portes de Drakomaï, que j'avais déjà vu sous sa forme de dragon.

À en croire l'expression avec laquelle il surveillait Zmei, Agisken partageait certainement l'avis de Nerei et d'Ataek sur les dragons du Puit.

– Kiroï, dit-il en s'inclinant devant le trône. Ce drakenide n'est pas venu à Drakomaï dans l'intention de se reproduire. Par conséquent, je ne lui ai pas donné la permission d'entrer dans ta cité.

La voix d'Agisken m'évoquait le grondement lointain d'un orage puissante et forte, mais encore trop loin de moi pour représenter une menace. Nerei le remercia d'un lent signe de tête.

– Dans ce cas, explique-nous la raison de ta venue.

Je m'étais redressé, de même qu'Ataek. Nous nous tenions tous les deux de part et d'autre du trône de bois sculpté. Le visage de Zmei s'assombrit un peu plus. Il avait les sourcils froncés et l'air contrarié, comme s'il contractait constamment sa mâchoire. Son regard inspecta rapidement les alentours avant de se reposer sur nous.

– Amakiroï, dit-il en s'inclinant à son tour. Je suis Zmeilandes. Il y a quelques jours, j'ai été envoyé pour intercepter des intrus qui s'étaient introduits à Drakanea. Des hommes violents, aux intentions néfastes, corrompus par la magie noire. Ils ont même refusé la proposition de s'offrir à nous. Ils ont donc été punis.

J'aurais aimé rester stoïque mais je me sentis frémir sous le poids de son regard accusateur. J'entendais encore très clairement dans ma tête les cris des mercenaires.

– Mais l'un de ces intrus a échappé à sa sanction. Celui qui a conduit les autres ici. Il a laissé ces hommes souiller notre terre avec leur magie noire et leurs esprits corrompus.

S'il avait pu me brûler du regard, j'aurais déjà été réduit en cendre. Ses reproches étaient d'autant plus virulents que je les partageai. Je m'en étais voulu d'avoir conduit les mercenaires à Drakanea. Je m'en voulais encore.

– Skara l'a revendiqué pour lui et la ramené ici. Je l'ai averti qu'à Drakomaï, il devrait répondre de ce qu'il avait fait. Au lieu de ça, j'ai appris que Skara prenait du bon temps avec lui et qu'il pouvait se promener parmi les autres humains sans que personne ne sache de quoi il s'était rendu coupable.

Le Naos se remplissait petit à petit. Zmei jetait des regards en coin à chaque nouvelle personne qui entrait. J'ignorai s'il était méfiant, ou juste pas habitué à se retrouver entouré de tant d'inconnus. Quelques spectateurs s'étaient approchés, feignant de discuter tout en tendant l'oreille ou bien ne se cachant même pas d'écouter.

– Tu confonds esclave et prisonnier, Zmeilandes. C'est sûrement parce que tu es trop jeune pour percevoir la différence. Les drakenides du Puit prennent en effet du « bon temps » avec leurs prisonniers, mais il n'est pas question de cela à Drakomaï. Devenir esclave implique une responsabilité immense.

La voix de Nerei était calme, mais lourde de sous-entendu, et le reproche fit tressaillir le jeune drakenide. Il fit un effort visible pour se retenir de répondre. Ce n'était pas dans son intérêt de s'opposer à Kiroï.

– Quant à cet humain, je l'ai questionné moi-même lors de son arrivée à Drakomaï, continua Nerei. J'ai défait les sortilèges qu'on lui avait jeté. C'était un esclave, Zmeilandes, et nous ne jugeons que les hommes libres. Nous ne pouvons pas condamner les actions d'une personne qui n'a pas d'autre choix que d'obéir ou mourir.

Une sensation de chaleur émanait de Nerei, l'aura de son cœur de feu qui m'enveloppait dans son étreinte rassurante. J'avais l'impression qu'il avait prononcé ces mots pour moi et pas pour Zmei. Du bout des doigts, je pris appuis contre le dossier de son trône. Je me sentais étourdi et j'avais besoin de me retenir à quelque chose.

– Dans ce cas, plus rien ne justifie la présence de cet humain ici, répondit très calmement Zmei.

Mon cœur cessa de battre durant un bref instant. Ataek rugit aussitôt.

– Il m'a prêté serment. Il a juré qu'il porterait mes œufs. C'est pour ça qu'il est ici.

– Il l'a fait pour sauver sa vie. Amakiroï ne peut pas le cautionner. À moins que cet humain ait réitéré dans les règles son intention de t'appartenir.

Je percevais la colère d'Ataek rien qu'à la tension de ses muscles et à sa façon de froncer les sourcils. Nous n'avions pas vraiment pris le temps de reparler du serment depuis mon arrivée.

À ma grande surprise, ce fut Agisken qui formula le premier une réponse.

– Le serment des chevaliers est un rituel important. Il doit être respecté. Cet humain n'était pas en état de le pratiquer quand il est arrivé ici et je doute qu'il le soit déjà.

Agisken avait croisé les bras sur sa large poitrine. Ses écailles argentées le couvraient comme une cuirasse. Il s'était rapproché du trône, comme pour se placer du côté de Kiroï et de Drakomaï.

Zmei redressa la nuque d'un air fier et déterminé. Un éclat satisfait brillait dans ses yeux. Loin de le contrarier, la réponse du gardien semblait lui convenir. J'eu soudain un très mauvais pressentiment.

Zmei s'inclina devant Nerei sans le quitter des yeux.

–Alors cet humain n'appartient à personne. Je demande le droit de le revendiquer.

La colère d'Ataek explosa comme un geyser. Je pouvais le sentir à travers l'aura qui m'enveloppait. Sa queue était apparue, ses griffes et ses oreilles s'étaient allongées. Des écailles écarlates couvraient peu à peu sa peau. Nerei s'empressa d'étendre la chaleur de son propre cœur de feu pour étouffer la sienne. Leurs regards étaient devenus incandescents et pourtant, ils n'avaient pas bougé. J'avais si chaud que je dus me rattraper au dossier du trône pour ne pas vaciller. L'angoisse, vive et sourde, me donnait le vertige.

– Et que feras-tu de cet humain si tu n'as pas l'intention de te reproduire ? demanda Nerei d'une voix posée.

De nombreuses paires d'yeux étaient maintenant rivées sur nous, au point que je me sentais moi aussi mal à l'aise. Zmei ne cilla pas un instant.

– Je le ramènerai au Puit avec moi, dit-il avec assurance.

– Pourquoi, Zmei ? Tu remets mon jugement en doute ? gronda Nerei d'une voix soudain menaçante.

Le jeune drakenide resta très calme. Je me demandai si l'idée était de lui. Je n'étais sûrement pas le seul à me poser cette question. Contrairement à tout à l'heure, il faisait preuve de beaucoup plus d'aplomb. Il affichait la confiance de quelqu'un qui avait longtemps réfléchi à sa requête et qui savait qu'on ne pourrait pas le contredire.

– Je n'ai jamais dit cela, Amakiroï. Mais quand cet humain m'appartiendra, je pourrai l'emmener où je veux.

– Non. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Aucun esclave ne peut être emmené contre son gré hors de Drakomaï.

La patience infinie de Nerei semblait atteindre ses limites. Nonchalamment assis sur son trône, ses griffes aussi s'étaient allongées. Ce n'était sûrement pas volontaire mais j'avais l'impression que l'ignorance de Zmei sur le sujet de la reproduction lui faisait beaucoup de tort aux yeux de Kiroï.

– On m'a expliqué ce qu'il était, dit le jeune drakenide. On m'a parlé d'Ashkelon. Si c'était vraiment un chevalier, il acceptera de me suivre.

– Il en est hors de question, commença Ataek.

– C'est vrai, le coupai-je en rivant mon regard dans celui de Zmei.

Ce dernier eu l'air surpris durant un bref instant. Il me jaugea de la tête aux pieds. J'avais l'impression que c'était la première fois qu'il me contemplait en entier.

Peut-être que ça l'étonnait que je paraisse si calme, ou bien que je ne m'oppose pas plus violemment à ses intentions. Je soutins son regard avec aplomb. À travers moi, c'était l'intégrité de mon ordre qu'il mettait en doute et malgré les sentiments qui me tordaient les entrailles, je ne pouvais pas le tolérer.

– Quoiqu'il arrive, je me plierai aux décisions du drakenide auquel j'appartiens. J'ai prêté serment.

– Mais ce n'est pas à lui que tu appartiens, gronda Ataek. Et ce drakenide-là refuse.

Sa queue écarlate fouettait l'air comme celle d'un chat furieux. Un chat au corps puissant et mortel.

– Soren n'appartient à aucun de vous deux, intervint Nerei en le fixant de ses yeux noirs. Un esclave de Drakomaï reste maître de son libre arbitre. Mais il n'est pas question que tu prêtes serment aujourd'hui, Soren. D'autant plus que même s'il est contestable, tu en as déjà formulé un.

– Tant mieux si je n'ai pas besoin de le forcer à me suivre, insista Zmei avec morgue. Quand je l'aurais revendiqué, il pourra me prêter serment au Puit si ça lui chante.

– Tu ne saurais même pas comment faire pour le féconder, rétorqua Ataek. Tu es à peine sorti de l'œuf, tu crois vraiment pouvoir me le prendre ?

Ils allaient se battre pour moi. J'en eu soudain la froide certitude. Le fait que ni Nerei, ni Agisken ne cherche à les en empêcher me glaçait d'autant plus. Autour de nous, les drakenides étiraient des sourires et les humains échangeaient des regards satisfaits. C'était sûrement une chose courante que des rivaux amoureux s'affrontent dans le Naos. Je comprenais mieux pourquoi la présence d'Amakiroï y était nécessaire.

– Je suis un gardien du Puit, répondit Zmei avec aplomb.

Il étirait ses doigts aux longes griffes allongées. Tout comme Ataek, il avait désormais une apparence plus hybride qu'humaine, les membres recouverts d'écailles, la queue et l'échine hérissées de pointes.

– Tu n'es qu'un interprète. Tu ne connais rien au combat.

– Je me suis sûrement battu beaucoup plus que toi pendant ta courte vie, répondit Ataek d'un ton narquois.

Je n'en étais pas si certain. Je me rappelai de son affrontement avec un mercenaire durant ce fameux soir, de la bille de magie noire qui avait explosé sur lui. Face aux humains, les drakenides avaient pour eux la force et l'agilité, mais entre eux, j'ignorai de quelle façon ils s'affrontaient.

– Peut-être, dit Zmei avec calme. Mais j'ai voué la mienne à défendre Drakanea. Pas à manier les mots.

Je compris soudain pourquoi ce dragon était si en colère après moi.

Il ne s'agissait pas de jalousie ou de rancune parce qu'il avait été blessé par Ataek. Son aversion était bien plus profonde et légitime.

J'aurais tout aussi bien pu être à sa place. J'avais l'impression de me voir, beaucoup plus jeune. J'avais déjà croisé des dizaines de jeunes hommes comme lui parmi les chevaliers, et même ailleurs.

Il voulait protéger Drakanea. Il croyait en ce qu'il défendait. Il avait certainement rejoint le Puit avec la conviction de faire une chose juste et à travers mon crime, je représentai tout ce qu'il haïssait le plus.

J'avais fait rentrer une menace à Drakanea. J'avais mis sa terre en danger et à ses yeux, il n'y avait rien de pire.

– Je ne vous retiendrai pas de vous battre, mais le vainqueur n'aura aucun droit, intervint Nerei. C'est l'esclave qui prend seul la décision.

J'imaginai que beaucoup de guerriers étaient ravis de voir les drakenides s'affronter pour eux et de se donner ensuite au plus puissant. Un cercle s'était formé devant le trône de Kiroï, autour d'Ataek et de Zmei qui se lançaient des regards mauvais.

Une angoisse sourde s'éveilla dans mon ventre. Je n'avais aucune envie qu'ils se battent, encore moins pour moi. Personne ne semblait pourtant décidé à les arrêter.

– Au premier sang versé ? interrogea Nerei.

– Non. Jusqu'à ce que l'autre renonce.

– Ça me va, approuva Ataek.

Nerei fit un lent signe de la tête.

– Alors qu'il en soit ainsi.

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Comments

Giso

Giso

Cc
Continu stp, j'ai beaucoup aimé. Merci.

2022-12-03

2

ZOREL08

ZOREL08

j adore te lire continue stp

2022-12-06

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Sho Ouattara

Sho Ouattara

ok merci 😇

2022-12-09

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