Chapter 5: Envo
Chapter Text
Je me réveillai avec la gorge sèche et le corps perclus de courbatures. Le soleil agressa si fort mes yeux que je clignai plusieurs fois des paupières avant de les rouvrir. Je grognai en me redressant, tâtonnant sur l’herbe verte avant de réussir à prendre appui pour m’assoir.
Le zénith était déjà dépassé. J’avais dû dormir longtemps. Je me frottai le visage sans réussir à chasser l’engourdissement du sommeil.
Le drakenide était occupé à cueillir des fruits sur l’arbre près duquel nous nous étions allongés. Un mélange d’émotions nouvelles souleva ma poitrine à sa vue.
La clairière était paisible, le ciel dégagé.
Je n’avais pas connu autant de quiétude depuis très, très longtemps.
Je me trainai jusqu’au ruisseau pour remplir ma gourde et faire quelques ablutions. Les marques noires sur ma peau avaient complètement disparu. En revanche, un bleu était en train de se former sur mon ventre là où la queue d’un dragon m’avait percuté, et ma peau était couverte de marques de griffures.
L’eau fraîche apaisa ma gorge sèche, mais pas mon estomac vide. Mon sac ne contenait que quelques affaires sans valeur : des outils et ustensiles de voyage, ainsi que quelques restes de provisions.
– Garde les, dit le drakenide en me rejoignant. À moins de chasser, je ne sais pas si nous pourrons trouver de quoi faire un vrai repas avant d’atteindre Drakomaï.
Il avait les bras pleins de fruits, petits et charnus, brillants comme des rubis. J’emballai soigneusement les derniers morceaux de viande et de pain sec que j’avais étalé sur mes genoux.
Le dragon s’assit en tailleur près de moi. Dans ses cheveux et sur ses écailles, le soleil révélait des nuances que la nuit m’avait caché, du rouge le plus vif au bordeaux le plus profond. Il avait pourtant un corps bien humain, à la carnation rosée, aux proportions plus qu’agréables. Il avait aussi sûrement une bien meilleure mine que moi.
– Ce sont des keresi, dit-il en saisissant un fruit entre ses doigts griffus. Des cerises de Drakanea. Leur noyau se mange, tu peux croquer dedans.
J’obéis et la chair sucrée explosa dans ma bouche. Un morceau plus dur craqua sous mes dents avant d’éclater comme une amande.
C’était délicieux.
– Vous parlez bien notre langue, dis-je en gobant un nouveau fruit.
J’aurais été incapable de traduire des noms de fruits en drakenide.
– Je vous ai observé pendant longtemps, dit-il avec mystère.
Je frémi à cette idée. Les drakenides étaient capables de prendre une forme totalement humaine, sans cornes ni écailles On disait que certains d’entre eux en profitaient pour partir à la découverte du monde. Je me doutais qu’il n’avait pas appris à parler si bien juste en espionnant les intrus de Drakomaï.
– Depuis quand est-ce que vous nous surveillez ?
Le dragon prit le temps de lécher ses doigts couverts de jus, comme s’il faisait mine de réfléchir.
– Depuis que vous avez passé le gué entre Drakanea et Abremai.
Autant dire depuis le début. Je frissonnai de nouveau. Je ne les avais pas remarqués un seul instant. Je comprenais pourquoi nous avions croisé si peu de créatures sauvages. Les mercenaires devaient fréquemment s’éloigner du groupe pour chasser. Même les insectes nous avaient évités. Encore maintenant, la clairière qui aurait dû grouiller de vie me semblait anormalement déserte.
– Nous devions être sûr de vos intentions. Beaucoup de guerriers viennent à Drakanea pour s’offrir aux dragons. Ceux-là ont le droit de fouler nos terres.
Offrir son corps et quelques années de sa vie pour leur permettre de se reproduire, en échange de leur puissance et de leur force. Je savais que nous n’étions pas le seul peuple à le faire, même si peu y accordaient la même importance que les chevaliers d’Ashkelon.
– Je me suis toujours demandé si ce n’étaient pas des légendes.
Tout cela me laissait songeur. Les chimères de mon enfance étaient enfin en train de devenir réelle, au moment de ma vie où j’avais pourtant cessé d’y croire.
– On ne te l’a pas appris, quand tu es devenu chevalier ?
– Les chevaliers ont cessé les pèlerinages à Drakanea quand les attaques ont commencé. La génération de mon père est la dernière à l’avoir fait. J’étais encore jeune quand il est mort.
– Tu n’avais pas encore l’âge qu’on te raconte ces choses-là, compris le dragon en esquissant un sourire amusé.
– Pas en détail, non.
Je bu plusieurs longues gorgées d’eau avant de m’essuyer la bouche du revers de la main. Le jus des fruits collait à mes doigts, mais je me sentais rassasié.
– C’est dommage, dit le dragon. Peut-être que notre force vous a manqué pour repousser les mages noirs.
– Ceux qui seraient partis n’auraient peut-être trouvé qu’un champ de ruine à leur retour, dis-je avec amertume.
Nos parents avant nous avaient déjà envisagé cette possibilité. Nous en étions arrivés à la même certitude qu’eux. Cela n’aurait fait que précipiter l’inévitable.
– Vous n’avez pas demandé de l’aide ?
Le drakenide picorait les dernières baies, les plantant au bout de ses griffes pour mieux les croquer. J’enviai sa nonchalance.
– À qui ? Aucune armée ne pouvait rivaliser avec la nôtre, répondis-je d’un ton amer.
Les liens du mariage n’avaient aucune valeur à Ashkelon. Nous n’avions pas d’alliés à proprement parler. Aucun en tout cas qui aurait pu lutter contre l’Assemblée des mages. Et les dragons ne se mêlaient jamais des affaires humaines.
Il resta songeur, aussi silencieux que moi. J’aurais aimé savoir ce qui occupait ses pensées. Il finit pourtant par m’adresser un sujet enjôleur, et je su qu’il avait décidé de mettre de côté ses préoccupations.
– Je serai ravi de t’expliquer tout ce que tu ignores quand nous serons à Drakomaï, dit-il d’un ton suave. Mais nous devons d’abord nous débarrasser de ton maléfice.
– Un de vos camarades a dit qu’une fois là-bas, je devrais être jugé, dis-je en repensant au dragon vert.
Le sujet eu l’air de contrarier le drakenide, qui fronça ses élégants sourcils.
– On pourra te reprocher ce que tu as fait, oui. Mais tu m’as prêté serment.
Une intonation plus farouche avait percé dans sa voix. Comme le rugissement intérieur d’un dragon jaloux.
– Personne ne l’avait prononcé depuis longtemps, et pour certains des miens, cela n’a peut-être plus la même valeur qu’autrefois. D’autant plus que ça ne s’est pas vraiment passé dans les règles, rajouta-t-il d’un ton plus pragmatique.
Il se redressa de toute sa hauteur et me tendit la main pour m’aider à me redresser. Sa paume était brûlante, emprisonna la mienne avec autant de douceur que de fermeté. Un trouble nouveau réchauffa mon aine alors que son regard ensorcelait le mien.
– Mais pour moi, cela en a.
Je restai pourtant lucide. Ce n’était pas vraiment moi que le dragon convoitait. Il était fasciné par ce que j’avais été, le vestige vivant d’un temps qui n’était plus. Mais s’il pouvait vraiment me débarrasser de toute la magie noire qui me souillait, je voulais courir le risque. J’étais même prêt à m’offrir par tous les dragons de Drakanea si cela pouvait aider à effacer la marque d’Adraxas.
– J’aurais voulu marcher avec toi jusqu’à Drakomaï, dit-il sans lâcher ma main. Je t’aurais fait découvrir toutes les merveilles de mon pays et je t’aurais fait l’amour de toutes les façons possibles. Je t’aurais fait connaître des délices que tu ne peux même pas imaginer. Mais cela n’a plus aucun sens, avec ce maléfice.
Il frôla ma hanche comme s’il se retenait de la saisir. J’ignorais s’il avait senti ma main tressaillir quand je m’étais imaginé réaliser ce voyage à ses côtés.
– La seule solution est de t’y amener par la voie des airs. J’aurais préféré l’éviter. Ce sera plus rapide, mais ce n’est pas sans risques.
Je le laissai parler sans l’interrompre. Je me rappelai que la veille, avant de me forcer à dormir, il m’avait annoncé qu’il devait réfléchir. Il y avait probablement passé un long moment avant de prendre cette décision.
– Je vais devoir me transformer, mais ce n’est pas sous notre forme draconique que notre instinct est le plus difficile à contrôler. C’est notre part humaine qui est la plus vulnérable. Dès que je reprendrai cette apparence, je serai peut-être incapable de me maîtriser.
Je compris tout de suite où il voulait en venir. Il était en train de m’avertir que malgré ses promesses et les conséquences de mon maléfice, il ne pourrait peut-être pas lutter contre ses pulsions. Ni me ménager comme il semblait l’avoir fait jusqu’à présent.
J’étais étonné qu’il soit aussi prévenant avec moi. Inquiet, aussi. Je me rappelai d’hier soir, des membres dressés des drakenide autour de moi, de la façon dont il avait joui contre mes reins. Je n’aurais peut-être pas autant de chance la prochaine fois.
– Ça m’est égal, dis-je en secouant la tête. Je suis prêt à faire tout ce qu’il faudra.
Il esquissa un sourire et serra plus fort mes doigts avant de me relâcher.
– Nous partirons quand tu seras prêt.
Je me hâtai de rassembler mes affaires. Pour la première fois depuis très longtemps, je n’étais plus guidé par mon seul instinct de survie. J’avais presque l’impression d’être de nouveau vivant.
Un morceau de ma cape de voyage me servi à me confectionner un pagne de fortune. Ça n’eut pas l’air de plaire au drakenide, qui s’abstint pourtant de me faire la moindre réflexion.
La nudité en elle-même ne m’était pas insupportable. Plus comme autrefois. Elle restait pour moi associée à un profond sentiment d’humiliation et de vulnérabilité, mais j’y étais tellement habitué que je ne ressentais presque plus rien. Je voulais seulement être plus à l’aise pour voyager.
Je me drapai enfin dans ce qu’il restait de mon manteau avant de rejoindre le drakenide. Il m’adressa un signe de tête, puis commença à se transformer.
Son corps se courba, s’allongea, se déploya dans le craquement et le claquement du cuir. Les écailles écarlates recouvrirent le moindre de ses membres, des pointes acérées jaillirent de ses os et de son échine. Il planta ses longues griffes noires dans le sol pour faire battre ses larges ailes, soulevant une bourrasque qui agita toute la végétation autour de lui. Puis il étendit son long cou vers moi et me fixa de son regard doré.
Sous forme humaine, je le trouvais déjà magnifique. Mais sous sa forme de dragon, sa beauté me coupa le souffle.
J’étais tellement fasciné que j’en étais incapable de bouger. Il inclina son énorme tête et courba l’échine pour m’inviter à monter.
– Allons-y. Nous avons une longue route à faire.
Sa voix, plus grave et plus forte, résonnait dans mes oreilles aussi bien que dans ma tête. Il me fallut encore quelques secondes d’hésitation avant d’oser m’approcher. Je m’agrippai à une excroissance osseuse sur son dos pour réussir à grimper. Il était bien plus gros que toutes les montures de guerre que j’avais enfourché et j’eu du mal à trouver une position stable.
– Je voyais les choses autrement quand je t’imaginais me chevaucher.
– Je croyais que vous n’aviez plus de pulsions sous votre forme draconique ?
Un rire caverneux secoua son énorme corps, manquant de me désarçonner.
– Je les contrôle mieux, oui. Mais j’ai toujours très envie de te féconder.
Je décidai de l’ignorer pour mieux me caler sur lui. Son corps était chaud, ses écailles aussi douces qu’elles avaient l’air solide. Il se redressa et agita ses larges ailes. Je tins bon cette fois, solidement arrimé. Je le sentis s’aplatir au sol pour prendre une impulsion. Il bondit dans les airs et s’envola.
Les premières secondes furent les plus vertigineuses.
Je m’aplatis sur son échine, cramponné à l’une de ses épines dorsales. Ses muscles puissants roulaient entre mes cuisses que je resserrai instinctivement. Le sol s’éloignait à toute vitesse et c’était effrayant d’être emporté de manière irrépressible par une force que je ne contrôlai pas. Rapidement pourtant, il se stabilisa. Un peu plus en confiance, j’osai redresser la nuque, le cœur battant comme un cheval au galop.
Il volait à ras de la cime des arbres, peut-être pour rester le plus discret possible. La forêt bleue s’étendait en dessous de nous, traversée de clairières, de cascades et de rivières baignées de soleil. Quelques oiseaux s’affolèrent et s’envolèrent à notre passage. D’autres bois s’étendaient autour de nous, à perte de vue, dans un camaïeu de couleurs vives ; des bleus, des verts, mais aussi des jaunes et des pourpres, comme si l’automne et l’été se disputaient en permanence les forêts enchantées de Drakanea.
Le vent fouettait mon visage mais je n’avais pas froid, peut-être protégé par la chaleur du dragon.
Face à nous, au-dessus de la cime des arbres, le mont Drakein dominait l’horizon. Depuis que nous étions entrés à Drakanea, il ne m’avait inspiré que de la crainte. J’en éprouvais toujours mais sa silhouette massive était aussi la source d’une fascination nouvelle. Elle était reconnaissable entre toute au milieu de l’immense chaine volcanique qui constituait le cœur de Drakanea.
– Est-ce que nous avons beaucoup de chemin à faire ? dis-je sans savoir s’il pouvait m’entendre.
– Pour aller à Drakein, oui, répondit le dragon. C’est notre capitale, là où réside la reine. Mais il y a peu d’humains là-bas, et rien qui nous intéresse.
Son vol était stable et régulier. J’avais l’impression de planer, porté par des courants d’air chaud que lui seul pouvait sentir.
– La caldeira de Drakomaï est beaucoup plus proche. C’est là-bas que vont les humains qui acceptent de devenir esclaves. Agrippe-toi, je vais te montrer.
Il s’inclina et battit plus fort des ailes pour prendre de l’altitude. J’obéis, trop terrifié pour me montrer téméraire. Le froid fut plus mordant durant quelques secondes avant que la chaleur autour de moi ne s’intensifie. Je senti pourtant que plus on montait, et plus la température était fraîche. Je me demandai si ce n’était finalement pas pour mon confort qu’il avait choisi de voler à une altitude aussi basse.
Il s’était tellement élevé que mes entrailles se nouèrent dans mon ventre quand je me risquai à regarder en dessous de nous. La vue était pourtant spectaculaire.
L’immensité du mont Drakein était encore plus saisissante vue d’en haut. Je pouvais presque distinguer son énorme cratère et le nuage de vapeur chaude qui s’en échappait constamment. Il était entouré de montagnes rocheuses, de pics enneigés, de volcans dont on devinait la forme au milieu des sommets.
Il devait y avoir un territoire encore plus vaste derrière la vaste chaine montagneuse, mais seuls les dragons devaient savoir ce qui se trouvait là-bas.
Les innombrables landes et forêts de Drakanea s’étendaient jusqu’aux premiers contreforts rocheux. Parmi-eux, je distinguai un anneau de pierre et de verdure à mi-distance entre nous et le volcan. Une caldeira, le vestige érodé par le temps d’un ancien volcan.
Mon cœur fit une embardée. Mais nous étions encore loin.
Le vent qui me fouettait le visage était glacé désormais et j’avais de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts. Le drakenide plongea doucement en avant, me laissant le temps de m’aplatir de nouveau sur lui et de raffermir mes prises. J’aperçus une ligne de point noir qui volait en dessous de nous, peut-être un vol d’oies sauvages. En nous sentant venir, les oiseaux se dispersèrent en poussant des cris.
– C’est bien ce qu’il me semblait, gronda le dragon d’un ton contrarié. Tu es beaucoup trop imprégné par la magie noire.
Nous étions redescendus au-dessus d’une forêt d’arbres verts, ressemblant à toutes celles que j’avais connues hors de Drakanea.
– On dirait que ça vous met en colère, dis-je d’un ton prudent.
– Oui. C’est un problème. On ne te laissera pas rentrer à Drakomaï. Il va falloir te débarrasser de cette souillure avant, dit le dragon.
Le coup fut plus dur à en encaisser que je ne l’aurais cru. L’espoir était une chose dangereuse. J’avais oublié à quel point.
– Je croyais que vous n’étiez pas sûr de pouvoir le faire ? demandai-je avec prudence.
– Pas entièrement, répondit-il. Mais je peux essayer de l’affaiblir. La question est plutôt de savoir dans quel état tu en ressortiras.
Je préférai garder le silence. Je devais m’abstenir d’espérer encore. Je n’avais pas d’autres choix que de suivre ses décisions.
Je n’avais oublié aucun de ses nombreux avertissements. Jusqu’à présent, cela n’avait rien changé à ma détermination. Ce n’était pas maintenant que j’allais flancher.
Le soleil commença bientôt à teinter les nuages de rouge et d’or. La fatigue et les courbatures me rattrapaient. Le drakenide ne semblait pas avoir besoin de se reposer, maintenant son cap et son vol gracieux. J’avais l’impression que nous avions modifié notre trajectoire initiale, mais il volait trop bas pour que je puisse vraiment m’en rendre compte. Les forêts tapissaient désormais des collines vallonnées. Quand vint le soir, le relief était devenu de plus en plus escarpé.
Je sentis le dragon ralentir son vol avant de s’incliner vers l’arrière pour atterrir. Le sol trembla sous son énorme corps, ébranlant les arbres et les buissons alentours. Je me laissai glisser le long de ses écailles plus que je ne descendis.
Je tanguai un peu sur mes deux jambes, trop longtemps mises à mal par la chevauchée. Le dragon s’était posé dans une trouée dégagée au milieu d’une forêt de sapins. Ses yeux dorés brillaient de nouveau dans la pénombre.
– Mange un peu, et repose-toi. Je dois aller voir quelque chose.
Il replia ses ailes le long de ses flancs pour s’éloigner sous le couvert des arbres. Son corps puissant se déplaçait sans faire le moindre bruit, comme un félin en chasse.
Partagé entre l’envie de me laisser tomber par terre et de me dégourdir les jambes, je trouvais un rocher sur lequel m’installer pour ouvrir mon paquetage et manger mes provisions. Le soleil était quasiment couché maintenant. Le ciel gris auréolait les hautes silhouettes des montagnes autour de nous et je commençai à avoir froid.
Je me frottai le visage sans parvenir à chasser la fatigue qui alourdissait mes paupières. Les événements s’étaient précipités autour de moi et avaient bouleversé mes émotions. Mon corps avait du mal à l’encaisser après toutes ces années de léthargie. Cela faisait déjà longtemps que je m’étais interdit de ressentir quoi que ce soit.
Ma crainte du drakenide, surtout, se transformait peu à peu en autre chose. Ma fascination prenait le pas sur la méfiance que j’aurais dû ressentir. Il m’inspirait toujours une forme de terreur instinctive.
Mais il ne pourrait rien me faire subir de pire que ce que j’avais déjà enduré dans ma vie. Tous les tourments qu’il pouvait m’infliger n’étaient rien par rapport à ce qu’il m’avait offert en moins d’un jour.
J’étais vivant, entier, maître de ma conscience et de ma volonté.
Mieux encore, j’avais volé au-dessus de Drakanea, sur le dos d’un dragon.
J’étais encore étourdi rien que d’y repenser. Même dans mes rêves d’enfants, je n’avais jamais osé imaginer quelque chose d’aussi miraculeux.
– Soren.
La tête du dragon avait émergé entre les arbres. Encore une fois, je ne l’avais pas entendu arriver. J’étais occupé à ranger mes affaires et son regard incandescent me fixa jusqu’à ce que je termine.
– Suis-moi, dit-il enfin.
J’obéis sur le champ. Le froid disparut lorsque je m’approchai de lui.
C’était comme être constamment réchauffé par un agréable soleil de printemps, ou se tenir près d’un feu durant une soirée pluvieuse. Sa chaleur était constante et agréable, jamais suffocante.
Il me guida à travers un sentier qui menait à un promontoire rocheux. L’escalade des flancs de la montagne était plus simple pour lui que pour moi et il me fallut un long moment avant de pouvoir le rejoindre. Une lueur claire émanait d’entre les arbres. Escorté par le dragon, je m’en approchai, intrigué.
Une source jaillissait d’une paroi au milieu d’une clairière entourée de sapin. Elle cascadait dans un bassin naturel bordé de grosses pierres lisses. De la valeur d’eau flottait dans les airs, mais ce n’était pas ce qui me rendait le plus curieux.
On aurait dit que l’une des deux lunes avait été plongée sous la surface de l’eau. Elle brillait, laiteuse et scintillante, comme un bassin de lumière creusé dans la montagne.
Le dragon me poussa du bout des naseaux.
– Entre, dit-il de sa voix grave. L’eau va aider à te purifier.
Je retirai mes affaires pour les abandonner dans l’herbe. Fasciné, j’approchai de la source. La surface était troublée par les remous de la cascade. J’y plongeai d’abord les doigts et laissait aussitôt échapper un soupir de satisfaction.
De l’eau chaude. Je n’en avais pas goûté depuis si longtemps que j’avais oublié le plaisir qu’elle pouvait procurer.
Je n’attendis pas plus longtemps et m’appuyait sur les rocher pour rentrer dans le bassin. Le sol s’inclinait rapidement, assez profond pour que je puisse faire quelques brasses. J’avais l’impression que le bruit de la chute d’eau purifiait mes pensées.
Je plongeai ma tête toute entière sous la surface. Enveloppé par l’eau brûlante, je sentais mes muscles se détendre. Un délice.
Je chassai les gouttes qui ruisselaient sur mon visage. Le cuir trempé de mon collier s’était resserré autour de ma gorge mais ce n’était pas assez gênant pour gâcher mon bien-être. Je nageai plutôt jusqu’à la petite cascade qui jaillissait des rochers. Je me tins dessous un long moment, lui offrant mon corps et mon dos. Le jet d’eau massait mes muscles endoloris, me donnait l’impression de chasser la crasse dont je n’avais pas encore pu me débarrasser. L’eau restait d’un blanc étincelant, scintillait de reflets aux couleurs vives et pures.
Un mouvement près des rochers attira mon attention. Je savais déjà ce que c’était et étonnement, ne ressenti aucune appréhension.
Je quittai la cascade pour venir de moi-même à la rencontre du drakenide.
Il avait repris forme humaine.
Je n’en étais pas surpris. Je m’étais attendu à ce qu’il le fasse d’un moment à l’autre.
Son apparence, en revanche, me frappa. Je restai tétanisé devant la beauté de son corps hybride, aussi sublime que dangereux.
En plus de ses cornes, des excroissances osseuses parsemaient encore son visage et ses membres. Ses longs doigts griffus évoquaient plus des pattes que des mains d’hommes, des plaques d’écailles solides parsemaient ses muscles. Certaines étaient aussi rouges que sa chevelure, d’autre se fondaient avec la carnation de sa peau. Il n’était pas repoussant. Au contraire. Il était fascinant.
C’était comme si l’instinct du drakenide avait empêché l’humain de s’incarner tout à fait. Ou plutôt, comme si ses pulsions primitives avaient pris le dessus sur la sagesse et la raison du dragon. Une sensation que je savais dangereuse se réveilla dans mon aine.
Son sexe pourpre était si dur qu’il était complètement érigé contre son ventre.
C’était moi qui l’avais mis dans cet état. Le sentiment que cela me procurait était vertigineux, presque suffocant.
Le drakenide enjamba les rochers pour me rejoindre. Ses pieds griffus étaient du même rouge sombre que ses mains. La lumière irréelle du bassin soulignait sa beauté ensorcelante, ses ailes repliées dans son dos, son regard brillant comme deux topazes.
Il ne m’avait encore rien dit, mais je savais ce qu’il voulait. Il ignorait en revanche ce que moi, j’avais en tête.
Il me dépassait largement à présent, et l’eau lui arrivait jusqu’au hanches. J’avançais sans crainte, immergé jusqu’à la taille. Je m’étais rarement senti aussi déterminé.
Le torse du drakenide était aussi brûlant que l’eau de la source chaude. Je le poussai en arrière jusqu’à ce qu’il s’assoie sur un rocher au bord de l’eau. Ses yeux aux pupilles fendues s’écarquillèrent de surprise, mais il ne fit rien pour me retenir.
Sous cette forme, son membre était beaucoup plus long et épais que la veille. Ses bourses pleines étaient gonflées et contractées par le désir, son frein saillait sous la pointe arrondie de son gland.
Le regard rivé dans le sien, je m’agenouillai devant lui.
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