Chanter11:Douleur

Chapter Text

Nerei lécha le sang qui coulait de mon bras entaillé. J’en fis de même pour lui. Un puissant goût de fer envahi ma bouche.

Je m’assis en tailleur pour l’attendre tandis qu’il bandait sa plaie et nettoyait la lame de son poignard. D’un pochon de cuir, il sortit plusieurs cristaux brillants qu’il jeta dans l’aiguière rempli de notre sangs. Les pierres commencèrent presque aussitôt à se dissoudre. Nerei referma les tiroirs du petit meuble et me rejoignit pour me panser moi aussi. J’avais gardé la blessure vers le haut pour éviter que le sang goutte sur le tapis. Il broya un dernier cristal dans sa paume pour répandre la poudre sur ma plaie. La poussière brillante me picota un instant, m’arrachant une grimace tandis qu’il enroulait une bande de gaze autour de mon bras.

– J’ignorais que tu avais à ce point envie d’avoir une descendance, me dit-il enfin d’une voix douce.

Un soubresaut nerveux agita ma queue.

– Je l’ignorai aussi, avouais-je en fronçant les sourcils. Mais quand je l’ai vu dans la forêt…

Je jetai un œil vers les voilages qui nous cachaient le lit dans lequel Soren était assoupi.

– J’ai su que si je devais un jour féconder un humain, c’était lui que je voulais.

Nerei sourit, sans rien ajouter.

– Ne me juge pas, l’accusai-en plissant les yeux. Je n’ai pas oublié que tu as essayé de me le voler.

Loin de le contrarier, ma menace sembla lui plaire et son sourire devint plus malicieux.

– C’est parce qu’il portait ton odeur que je l’ai trouvé dans le Naos. Il était tellement imprégné par ton essence que j’ai cru que c’était toi.

J’en frémis de satisfaction. Nerei savait comment m’amadouer.

– Tu es trop suave avec moi, Kiroï.

Et je savais aussi quel effet ça lui faisait de m’entendre prononcer ce nom. Il gronda aussitôt, ses pupilles réduites à deux fentes blanches au milieu de ses yeux noirs.

Il se leva d’un bond, comme pour échapper aux assauts du désir. Je l’imitai en riant. Il dénouait la lourde écharpe de soie noire qui entourait son cou. Je m’approchai pour l’y aider. Les runes brodées au fil d’or pulsaient sous mes doigts. J’avais toujours aimé le dépouiller de ses attributs de pouvoir.

– Nous agirons au crépuscule, dit-il en déposant son étole sur un chevalet. Nous irons nous baigner dans la source de feu. Ce sera le meilleur moment.

Dans l’aiguière, les cristaux s’étaient dissous. Le liquide formé par nos sangs mêlés était devenu translucide et avait pris une teinte améthyste. Je sentai jusqu’ici l’odeur de fer qu’il dégageait. Nerei le huma lui aussi, rouvrit le tiroir pour ajouter deux nouvelles pierres.

– Tu ne voulais pas demander l’aide d’Agisken ?

– Non, dit-il en secouant la tête. J’ai changé d’avis. Son sang est puissant mais nous ne sommes pas assez proches, je ne pense pas que ce sera utile.

Il caressa ma joue et je pressai par réflexe mon visage contre sa paume.

– Et si ça ne suffit pas ?

– Je ne sais pas. Ce genre de sortilège n’est pas fait pour être brisé de force. Je pourrai en défaire une grande partie, j’en suis certain, mais je voudrais le purger entièrement.

– C’est aussi ce qu’il souhaite, dis-je en appuyant mes doigts contre les siens.

Et moi aussi. Mais j’avais bien compris que Soren serait prêt à tout pour qu’on le débarrasse de tous les maléfices qui le souillaient. J’ignorai jusqu’où il serait capable d’aller, mais après toute la résilience et la volonté qu’il m’avait montré en seulement deux jours, je m’attendais au pire.

– Je ferai mon possible, dit Nerei en m’attirant contre lui.

Je me laissais faire en ronronnant de satisfaction.

– Je sais.

Il captura ma bouche pour m’embrasser longuement. Sa langue cajola la mienne tandis que ses mains glissaient sur mes hanches. J’enfouis les doigts dans ses cheveux, juste en dessous de ses cornes. Mon corps épousa naturellement les courbes du sien.

– Je n’aime pas te sentir inquiet, murmura-t-il contre mes lèvres. Je préfère quand tu es en colère.

Je l’embrassai de nouveau, en riant à voix basse. Mes doigts s’accrochèrent à sa nuque et une bouffée d’amour et de chaleur m’enveloppa. Le volcan de nos désirs était entré en éruption.

Sa langue s’imposa de nouveau dans ma bouche. Il me fit doucement reculer jusqu’à un tas de coussin. Je sentis ses écailles apparaître sous la pulpe de mes doigts. Son sexe durcir contre le mien.

Il me fit basculer par terre sans que je ne résiste. Il s’installa au-dessus de moi et je compris très vite ce qu’il avait en tête.

– Nerei, grondais-je avec envie. Moi aussi.

Il resta un instant suspendu à mon regard. Puis il m’embrassa encore avant de changer de position, tête bêche au-dessus de moi. Je saisis ses hanches pour l’inciter à les baisser à ma portée.

En matière de plaisir, Nerei me connaissait par cœur. Il m’avala avec la certitude d’un conquérant et j’eu le plus grand mal à me concentrer sur les attentions que je voulais lui donner. Mais je savais moi aussi comment le faire basculer lentement vers l’orgasme.

Je jouis dans sa bouche presque en même temps qu’il se libéra dans la mienne, après de longues et délicieuses minutes de plaisir. Il se recoucha contre moi pour enlacer étroitement mon corps baigné de chaleur et de bien-être. Je sentais le parfum de sa peau, le goût de sa semence sur mes lèvres, sa magie rayonner autour de nous comme si nos deux cœurs pulsaient à l’unisson. J’étais moins anxieux à présent. Plus confiant. Encore une fois, il avait su dompter le tumulte de mes émotions.

Serré dans son giron, mon regard était tourné vers les voiles qui cachaient son lit. Je caressai distraitement la peau et les écailles de son bras. Le souffle tranquille de Nerei chatouillait ma nuque.

– Est-ce que tu étais au courant de la chute d’Ashkelon ? finis-je par demander à voix basse.

– Je m’en doutais depuis longtemps. Mais nous ne nous mêlons pas de ce qu’il se passe hors de Drakanea, tu le sais bien.

J’acquiesçai d’un bref son de gorge. Les conflits des humains ne nous concernaient pas. Et pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher d’être amer.

– Il m’a raconté ce qu’il s’est passé. Dans les grandes lignes.

– Il suffit de le regarder pour le deviner, murmura Nerei contre mon oreille.

– Tu crois qu’il pourrait y en avoir d’autres comme lui ? demandai-je en me retournant dans ses bras. Des chevaliers restés prisonniers des mages noirs, pendant tout ce temps ?

Un voile d’hésitation altéra brièvement son regard.

– Peut-être, répondit prudemment Nerei. Quelques-uns. Mais cela fait plus de vingt ans que nous n’avons plus la moindre nouvelle d’Ashkelon.

Un frisson glacé se répandit dans mes membres. Je me redressai sur les coudes, échappant à son étreinte. Je me rappelai des yeux d’orages de Soren, de son corps jeune et solide, du poids qui semblait peser constamment sur ses épaules couvertes de cicatrices. Il n’avait pas l’air d’avoir plus d’une trentaine d’années.

– Alors il aurait plus de cinquante ans ? dis-je en m’asseyant en tailleur sur le tapis. Il est pratiquement aussi vieux que moi.

Nerei se redressa à son tour, enfouit la main dans mes cheveux pour embrasser mon épaule. Le contact éphémère de ses lèvres me fit doucement frémir.

– La magie noire reste de la magie. En grande quantité, elle a le même effet sur les êtres vivants.

Je le savais très bien. Pourtant, j’avais du mal à l’accepter.

Vingt ans. Pour un dragon, ce n’était rien. Seulement le tout début de sa longue vie. Mais pour un humain…

Vingt ans de tortures, de souffrances, d’humiliation. Je comprenais mieux la résilience de Soren. C’était probablement un miracle qu’il ait survécu jusque-là. La colère se réveilla en moi, profonde, énorme, dévastatrice. Nerei la sentit lui-aussi et la chaleur de son cœur de feu augmenta. Cela suffit à peine à contenir le brasier qui brûlait dans mes entrailles.

– Nerei, grondais-je en appuyant mon front contre son épaule. Je veux que tu le débarrasses de ce sortilège. Maintenant.

Il caressa ma tête, passant les doigts juste sous mes cornes. Il me fit redresser le visage pour mieux embrasser ma tempe.

– Tu tiens tant que ça à féconder un chevalier ? dit-il avec une pointe de malice.

– Je sais mieux que personne quel genre d’enfants ils donnent, répondis-je en le dévorant du regard.

Ses yeux s’embrasèrent à leur tour. Il se redressa avant de laisser le désir le submerger et me tendit la main pour m’aider à en faire de même. Je tremblai encore de colère et bouger me fit du bien.

Nerei remua le contenu de l’aiguière, souleva les rideaux pour observer l’avancée du soleil dans le ciel.

– J’aurais aimé qu’il se repose encore un peu, mais nous allons rater le crépuscule. Réveillons-le.

Je m’assis avec lui sur le rebord de sa couche. Même profondément endormi, Soren avait rarement l’air paisible. Je passai doucement mes griffes dans ses cheveux pour le tirer des songes. Nerei, après avoir rempli une grande coupe du contenu de l’aiguière, s’agenouilla contre son dos.

Soren battit des paupières avant de nous fixer de ses yeux gris. Ils étaient encore lourds du sommeil magique dans lequel mon compagnon l’avait plongé.

– Soren, l’appelai-je d’une voix calme.

Il sembla se rappeler de l’endroit où il se trouvait, se frotta le visage avant de nous contempler un moment.

– J’ai dormi longtemps ? demanda-t-il d’une voix rauque.

– Pas plus d’une heure, répondit Nerei. Je veux essayer de briser ton maléfice. Tu es toujours d’accord ?

Soren se redressa aussitôt, vif et alerte. Je n’en attendais pas moins de lui.

– Bien sûr que oui.

– Ce sera difficile, l’averti Nerei. Long, et extrêmement douloureux. Il n’y aura aucun plaisir cette fois, ni pendant, ni après. Tu vas avoir l’impression de te faire arracher les os et d’avoir les entrailles à vif.

– Ça m’est égal, répondit immédiatement Soren. Faites ce qu’il faut faire.

J’étais toujours aussi fasciné qu’effrayé par sa volonté. Nerei croisa brièvement mon regard. Il commençait à comprendre lui aussi.

– Bien. Commence par boire ceci.

Il lui tendit la coupe contenant la potion créée avec nos sangs mélangés. Soren la porta à ses lèvres sans la moindre hésitation. Il but le liquide à grandes gorgées, s’arrêta soudain pour retenir de justesse un haut-le-cœur. Je lui pris la coupe des mains avant qu’il ne la laisse tomber. Elle était vide.

Dans ma poitrine, une soudaine fierté chassa un bref moment la colère et l’inquiétude.

Nerei se redressa le premier.

– Allons-y.

Soren nous suivi sans protester dans les entrailles de Drakomaï, à travers les galeries naturelles et celles, décorées de gravures et de fresques, qui avaient été creusée par les dragons. Je sentais mon essence et celle de Nerei se répandre à travers l’humain. Cela calma partiellement mon appréhension. J’aurais dû me réjouir qu’il soit si près d’être débarrassé de son maléfice mais les avertissements de Nerei avaient suscité mon inquiétude. Je n’arrivai même pas à savourer la vue de son corps nu et de sa gorge enfin découverte. Je m’attendais à voir surgir à chaque seconde les volutes de magie noire sur sa peau.

Je m’étais rarement rendu à la source de feu. Il fallait emprunter tellement de détour pour l’atteindre que j’étais même incapable d’estimer à quelle hauteur de la cité elle se situait vraiment. Je l’entendis avant de la voir, comme le grondement d’un orage lointain.

Elle jaillissait du plafond de la caverne comme une cascade de feu. La lueur du bassin éclairait la paroi d’une couleur orange et faisait scintiller les écailles noires et dorées de Nerei. Il entra le premier, s’aspergea le corps avant de nous inviter à le rejoindre. Ses pupilles dilatées étaient comme deux flammes blanches dans la pénombre de la grotte.

Soren m’accorda un bref regard, puis entra à son tour dans l’eau brillante. Je ne savais pas s’il s’agissait d’une confiance absolue ou d’inconscience. Je fus le dernier à entrer.

L’eau nous arrivait jusqu’aux hanches et à la taille. Elle était brûlante, même pour moi, réchauffée par toute une journée de soleil et la magie étouffante de Drakomaï. Il me fallut plusieurs secondes pour m’y habituer. Soren, lui, endurait sans broncher. Je vis le reflet de mes propres yeux se refléter dans les siens.

Nerei offrit le premier son corps à la cascade. Le jet puissant était aussi agréable qu’inconfortable, nous doucha tout entier pendant de longues secondes. Quand il nous invita à ressortir, les gouttes ruisselaient sur nous comme autant d’escarbilles. Nerei repoussa ses cheveux trempes derrière ses cornes.

– Est-ce que tu es prêt ? demanda-t-il à Soren.

Il devait parler fort pour couvrir le bruit de la chute d’eau. Je me rapprochai de l’humain pour poser les mains sur ses hanches et me presser contre son dos.

– Oui, répondit ce dernier avec un signe de tête.

Nerei posa la main contre sa nuque. Il fit mine d’attraper quelque chose, comme s’il saisissait des fils invisibles derrière la gorge de Soren. Il pouvait percevoir des effluves de magies que j’étais incapable de voir. Puis il contracta ses doigts et les arracha tout d’un coup.

Soren cria, de surprise et de douleurs mêlées. Je le sentis se tendre entre mes doigts. Nerei replaça sa main au même endroit. Cette fois, Soren était préparé et se contenta de grogner entre ses dents serrées.

Nerei recommença une troisième fois, contre son ventre. Soren tressaillit mais resta solide et silencieux.

Je pouvais percevoir l’écheveau de magie noire s’effilocher lentement. Trop pour que j’en sois satisfait. J’avais l’impression que Nerei prenait ses précautions, fragilisait le sortilège petit à petit, peut-être pour rendre les choses moins douloureuses. Cela semblait pour l’instant bien moins insupportable que ce qu’il avait annoncé.

Bien évidemment, je me trompais. Quand il eut finit de briser les liens superficiels, Nerei posa la paume de sa main à plat contre le bas ventre de Soren. Je pouvais sentir sa magie s’embraser, puissante et furieuse. Il la relâcha soudain contre la structure du maléfice.

Soren vacilla. Ce fut si fulgurant que je fus presque étonné de ne pas l’entendre hurler. Je le soutins contre moi lorsqu’il se courba brusquement en avant, la mâchoire crispée, les muscles tendus par l’effort.

– Je suis désolé Soren, dit Nerei en retirant sa main. À partir de maintenant, cela va devenir vraiment douloureux.

Je croisai son regard par-dessus l’épaule de l’humain. Il était concentré et sérieux. Navré, aussi. Je compris sans qu’il ait besoin de me le dire ce qu’il attendait de moi. Je fis doucement pivoter Soren. Il se remettait encore de la brûlure magique qu’il venait de subir, une main sur le ventre, les yeux un brin hagard.

– Accroche-toi à moi, lui dis-je en lui faisant poser les mains sur mes épaules.

Je l’enlaçai étroitement, le pressant contre mon corps. Il s’agrippa sans que je n’ai besoin de le répéter.

Je croisai de nouveau le regard de Nerei, qui acquiesça en silence. Il se rapprocha à son tour et pressa sa main contre les reins de Soren. Ce dernier se tendit par anticipation.

La vague fut encore plus violente cette fois. Je pouvais le sentir à travers lui.

Soren crispa les doigts sur mes épaules, retint un cri de souffrance entre ses dents serrées. La magie de Nerei écrasait tout sur son passage, calcinait les fils de magie noire tissé dans sa chair et dans ses veines. Je ne pouvais qu’imaginer quelle sensation cela faisait. Il avait probablement l’impression que son sang s’était transformé en lave et ses organes, en charbon ardent. Cela dura plusieurs longues secondes avant que Nerei ne retire sa main. Soren reprit son souffle, appuya le front contre mon épaule. Je caressai les siennes tant bien que mal, impuissant.

Nerei décala la paume de sa main et après avoir laissé passé un instant, il recommença. J’aurais aimé que ce soit la dernière. Je savais très bien que ce n’était pas le cas. Il commençait à peine.

Je sentis les doigts de Soren griffer mon dos alors qu’il cherchait désespérément à se raccrocher à quelque chose. Ma douleur était probablement bien dérisoire par rapport à celle qu’il subissait. Deux autres vagues successives mirent à mal sa résistance. Il tint bon malgré tout, arc-bouté contre moi.

Les mêmes volutes que j’avais aperçues le premier soir apparaissaient sur sa peau. Elles s’embrasaient comme des lignes de métal fondu, recouvrant d’abord ses flancs et ses reins, se répandant progressivement à l’ensemble de son échine. Quand Nerei s’arrêta de nouveau, les marques brûlantes étaient toujours là, semblaient toujours infliger à Soren une douleur vive et cuisante.

Nerei en conclut qu’il n’était plus utile de lui accorder de répit, et déplaça un peu plus haut sa main sur son dos.

C’était terrible de voir une personne souffrir sans rien pouvoir faire pour l’aider. Face à son tourment, j’étais impuissant. Je ne pouvais que l’entendre crier, le soutenir contre moi chaque fois que je sentais son corps flancher.

– Soren, l’appelai-je en pressant mon front contre le sien. Reste avec moi.

Je passais mes pouces sur le coin de ses yeux. Son corps était secoué de spasmes, contracté par la douleur. Il avait mordu mon épaule et griffé mon dos. Il ne s’en était probablement pas rendu compte.

Ma queue de dragon s’était enroulée autour de ses jambes, mais ce contact me faisait sûrement plus de bien à moi qu’à lui. Nerei restait silencieux et concentré. Il ne pouvait pas se permettre de laisser sa volonté vaciller.

Le maléfice avait cédé. Du moins, en partie. Mais on ne pouvait pas effacer si vite plus de vingt ans de corruption et il restait partout dans ses veines des racines de magie noire profondément enfouies. Je les percevais à présent qu’elles n’étaient plus dissimulées par le reste du maléfice. Nerei les traquait une par une, puisant dans l’énergie pure de la source pour les désintégrer. Je me demandai s’il y avait encore une partie du corps de Soren qui ne le faisait pas souffrir.

– Il est en train de perdre connaissance, dis-je en sentant sa tête dodeliner contre mon torse.

Comme pour me faire mentir, il s’agrippa plus fort à mes épaules.

– N’arrêtez pas, dit-il d’une voix hachée. Surtout, n’arrêtez pas.

Je m’entendis feuler de détresse. Je ne pouvais pas me permettre de laisser mon angoisse instinctive les déconcentrer. Je me fis violence pour me ressaisir, ne le serrant qu’avec plus de vigueur contre moi.

À plusieurs reprises, sa volonté vacilla et la douleur le fit sombrer dans l’inconscience. Il aurait mieux valu pour lui qu’il reste sans connaissance. Malheureusement pour lui, la souffrance était telle qu’il ne s’évanouissait jamais longtemps.

J’ignorai combien de temps s’écoula vraiment. Nous étions probablement tous les trois entrés dans le même état de transe, submergé par les sensations ou concentré sur ce que nous faisions.

Je perdis le fil de mes propres pensées. Quand je le retrouvai enfin, nous nous étions rapprochés du bord du bassin, à genou dans l’eau brillante. Le corps puissant de Soren gisait dans mes bras comme une poupée de paille. La fatigue commençait à affaisser les épaules de Nerei. Nos bandages flottaient à la surface de l’eau, ballotés par les vagues. Nos plaies avaient cicatrisé. Je ne m’en étais même pas rendu compte.

– Ça suffit, gronda Nerei d’une voix rauque. C’est terminé.

J’avais l’impression d’émerger d’un long, très long mauvais rêve, les oreilles encore bourdonnantes de hurlements de souffrance. Le corps de Soren tremblait contre le mien. Celui de Nerei accusait le coup lui aussi, et je réalisais alors combien il avait puisé dans ses propres réserves. Je l’attirai contre nous. Il nous enveloppa tant bien que mal d’une étreinte fatiguée. Pouvoir le toucher enfin me fit un bien fou.

C’était fini.

Le sortilège était rompu.

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