SEIGNEUR GORING. [Gravement.] Oui; vous l'avez certainement payé cher. Mais qu'est-ce qui vous a d'abord fait penser à faire une telle chose ?
SIR ROBERT CHILTERN. Baron Arnheim.
SEIGNEUR GORING. Maudite canaille !
SIR ROBERT CHILTERN. Non; c'était un homme d'une intelligence des plus subtiles et raffinées. Un homme de culture, de charme et de distinction. L'un des hommes les plus intellectuels que j'aie jamais rencontrés.
SEIGNEUR GORING. Ah ! Je préfère un gentleman fou n'importe quel jour. Il y a plus à dire sur la bêtise qu'on ne l'imagine. Personnellement, j'ai une grande admiration pour la bêtise. C'est une sorte de fraternité, je suppose. Mais comment a-t-il fait ? Dites-moi tout.
SIR ROBERT CHILTERN. [Se jette dans un fauteuil près de la table à écrire.] Une nuit après le dîner chez Lord Radley, le baron a commencé à parler du succès dans la vie moderne comme de quelque chose que l'on pouvait réduire à une science absolument définie. Avec sa voix calme merveilleusement fascinante, il nous a exposé la plus terrible de toutes les philosophies, la philosophie du pouvoir, nous a prêché le plus merveilleux de tous les évangiles, l'évangile d'or. Je pense qu'il a vu l'effet qu'il avait produit sur moi, pendant quelques jours après il m'a écrit et m'a demandé de venir le voir. Il vivait alors à Park Lane, dans la maison que Lord Woolcomb a maintenant. Je me souviens si bien comment, avec un sourire étrange sur ses lèvres pâles et recourbées, il me fit parcourir sa merveilleuse galerie de tableaux, me montra ses tapisseries, ses émaux, ses bijoux, ses ivoires sculptés, me fit m'émerveiller devant l'étrange beauté de la le luxe dans lequel il vivait ; puis m'a dit que le luxe n'était rien d'autre qu'un arrière-plan, une scène peinte dans une pièce de théâtre, et que le pouvoir, le pouvoir sur les autres hommes, le pouvoir sur le monde, était la seule chose qui valait la peine d'être, le seul plaisir suprême qui vaille la peine d'être connu, la seule joie on ne s'en lasse pas, et qu'à notre siècle seuls les riches la possédaient.
SEIGNEUR GORING. [Avec beaucoup de délibération.] Un credo complètement superficiel.
SIR ROBERT CHILTERN. [En se levant.] Je ne le pensais pas alors. Je ne pense pas maintenant. La richesse m'a donné un pouvoir énorme. Cela m'a donné au tout début de ma vie la liberté, et la liberté est tout. Vous n'avez jamais été pauvre et vous n'avez jamais su ce qu'est l'ambition. Vous ne pouvez pas comprendre quelle chance merveilleuse m'a donnée le baron. Une chance que peu d'hommes ont.
SEIGNEUR GORING. Heureusement pour eux, si l'on en juge par les résultats. Mais dites-moi bien, comment le baron vous a-t-il finalement persuadé de faire ce que vous avez fait ?
SIR ROBERT CHILTERN. En partant, il m'a dit que si jamais je pouvais lui donner des informations privées de valeur réelle, il ferait de moi un homme très riche. J'étais abasourdi par la perspective qu'il m'offrait, et mon ambition et mon désir de pouvoir étaient alors sans bornes. Six semaines plus tard, certains documents privés sont passés entre mes mains.
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