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PDV GARETT
Il fait froid aujourd'hui.
— Les gars, il pleut.
Aucune réponse, ils continuent de marcher comme si je n'avais jamais ouvert la bouche. C'est ça l'amitié.
Plusieurs gouttes de pluie me tombent dessus et très vite, nous nous retrouvons tous les quatre trempés. Contrairement à moi qui me couvre du mieux que je peux avec mes mains, les garçons ne semblent pas vraiment y prêter attention. Ils se contentent juste de marcher vers la maison pour rentrer.
Comme d'habitude, nous empruntons la forêt pour gagner dix minutes sur notre route. Notre habitacle se trouve en pleine végétation, afin de n'être dérangé par personne. Après quelques temps, j'aperçois la falaise, montrant que nous ne sommes plus très loin de la chaleur. Mais bizarrement, je remarque une silhouette s'avancer vers le bord, ce qui n'arrive jamais. Personne n'ose s'aventurer dans la forêt maudite, c'est beaucoup trop dangereux.
— Que fait-elle ? demandé-je à mes trois amis qui eux, ne daignent pas regarder dans ma direction.
Pourtant à ma remarque, Earl et Akke tournent à leur tour la tête pour avoir la même vision que moi.
— Elle va sauter, me répond Mather en continuant de marcher droit devant lui, sans y prêter attention.
Je m'arrête aussitôt. Ils ne comptent quand même pas ne rien faire ?
Alertés, mes colocataires se stoppent aussi, m'interrogeant du regard. Mather soupire discrètement en se tenant l'arête du nez.
— Je vais l'aider !
Je n'entends que vaguement les protestations de Akke et Earl dans mon dos. C'est trop tard, je cours déjà vers la personne voulant perdre la vie. Plus je m'approche, plus le visage d'une jeune fille de mon âge se dessine. Ses yeux sont fermés et son corps tremblant quitte le sol brusquement.
Sans réfléchir une seule seconde, je m'élance pour attraper son poignet avant qu'elle ne soit trop loin. Je la tiens fermement dans la main, à plat ventre sur le sol trempé. Ses yeux s'ouvrent brusquement, me coupant le souffle. C'est une couleur si... intense.
— Il ne faut pas faire ça !
Deux prunelles bleu-foncé que je peine malheureusement à observer à cause de la pluie m'observent d'un regard envoûtant. Il est magnifique, mais pourtant très sombre. Comme si la lumière naturelle de ses iris s'était éteinte. L'étincelle prouvant que nous sommes en vie n'existe pas dans les yeux de cette fille. Elle semble morte.
Je détourne le regard pour la hisser au bord d'une facilité déconcertante. Son corps est léger, comme du coton, même trop pour être normal. Une fois assis au sol, je me permets de l'observer quelques instants. De longs cheveux roux arrivant au nombril, une vingtaine de petites tâches de rousseurs que j'arrive bizarrement à voir malgré l'intensité de la pluie, des lèvres bleutées par le froid, et surtout, des yeux bleu-foncé, renfermant de petits fragments roses et violets. J'ai l'impression d'étudier une galaxie, c'est juste éblouissant.
La jeune fille détourne le regard, gênée d'être fixée comme ça, ce qui me ramène tout de suite sur terre.
— Euh...désolé. Tu vas bien ?
Elle hoche doucement la tête en regardant le sol. J'ai cru un petit instant que si elle avait pu, elle serait enfoncée dedans.
— J'te crois pas, j'hausse des épaules. Pourquoi se suicider si on va très bien ?
Comme souvent après avoir ouvert la bouche, je regrette déjà une partie des choses dites. Un problème détecté par Earl il n'y a pas longtemps. En effet, je manque toujours de tact avec les gens. Lorsque quelque chose me passe par la tête, ma nature est de le dire haut et fort, sans penser aux répercutions que mes mots peuvent avoir. Ce n'est qu'après avoir vu le visage touché de mon interlocuteur que je me rends réellement compte du pouvoir que la parole possède. Il faut toujours y faire attention car contrairement aux coups, les mots eux, ne disparaissent jamais. Laissant une trace indélébile sur notre conscience que nul ne peut retirer.
— T'es pas très bavarde on dirait, pas grave. C'est à toi les affaires ? je pointe du doigt un sac et un manteau laissés sur un rocher. La jeune fille acquiesce d'un autre mouvement de tête en essayant de se lever.
— Tu veux de l'aide ? Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de marcher maintenant, t'as pas l'air super en forme, continué-je, remarquant bien que mes paroles lui passaient bien au-dessus
Effectivement, ses yeux se lèvent vers le ciel, exaspérés. Elle ne semble pas prête à demander de l'aide alors je préfère la laisser marcher doucement vers la pierre, au garde-à-vous. La rouquine ne tarde pas à tanguer d'un côté, je souris discrètement.
— Qui avait raison ?
Avant qu'un regard noir m'arrive, les magnifiques yeux bleutés se ferment brusquement et m'arrachent un léger cri. Je n'ai que le temps de rattraper son corps avant qu'il ne s'écroule au sol pour appeler mes potes qui je sais, regardaient la scène derrière les arbres. Légèrement inquiet, ma main se pose rapidement sur son front, brulant ma peau glacée.
— Tu fous quoi Garett ? demande Akke en jetant un regard discret à la fille dans mes bras. On ne va pas la ramener, tu sais que Earl ne l'acceptera pas.
Je soupire, parfaitement conscient que mon colocataire dit la pure vérité. En effet, jamais vivant, Earl ne sera d'accord pour aider une... fille. Ce mot le dégoute déjà plus que des flageolets.
— Je sais ouais, mais on ne va pas la laisser ici avec de la fièvre alors que des cagoulés trainent dans les bois par cette pluie ? sifflé-je, cherchant la compassion cachée de Akke.
Le concerné se résigne, vaincu, avant de poursuivre :
— Si ce n'est pas Earl, il y aura Mather, je baisse la tête. Ne sachant pas comment répliquer face à ça. Derrière moi, du bruit se fait entendre, mon deuxième colocataire arrive pour évaluer la situation. Je le vois réprimer un mouvement de dégout en remarquant la rouquine évanouie dans mes bras.
— Où est-il d'ailleurs, Mather ? je reprends quelques secondes plus tard en cherchant mon ami du regard, introuvable.
— Il est déjà rentré j'crois, hausse Earl des épaules. C'est bon, Garett le sauveur accepte de se barrer ou tu vas devoir lui faire du bouche-à-bouche en plus ?
Malheureusement, je ne vois contrairement à Akke aucune pitié pour cette fille ; il faudrait un miracle pour que je puisse ne serait-ce que lui faire passer un membre dans la maison.
— Mais quoi ? Vous-vous foutez de moi les gars, c'est quoi ce bordel ? Elle vient de tenter un suicide et s'est évanouie sous la fièvre ! Soyez sympas, deux nuits ! Juste le temps qu'elle se rétablisse, après on la fout dehors, promis.
N'attendant aucune réponse des garçons, je soulève rapidement la fille du sol et commence à marcher vers la maison à quelques minutes de notre emplacement.
— C'est d'accord, souffle avec exaspération Earl lorsque mes pas s'accélèrent. J'espère que tu vas passer deux nuits à la cave, ironise-t-il.
Je glousse légèrement, sachant pertinemment qu'il dit vrai. Mather va me tuer pour oser ramener une fille sans son accord. Un petit frisson me parcourt le dos en imaginant la petite araignée de la cave qui m'attend sagement au sous-sol. Je déteste ces bestioles.
Une fois entrés dans la maison, Akke et Earl partent directement dans leur chambre se changer tandis que je dépose doucement la malade sur un de nos canapés, qui ne montre aucun signe de réveil. Je quitte le salon et me rends à l'étage, trouver le nécessaire de médecine pour la jeune fille. J'en profite pour troquer mes vêtements trempés par quelque chose de plus chaud, prenant un sweat-shirt en plus dans mes bras.
— Tu fous quoi encore ? demande une voix derrière moi lorsque je fouille dans le placard à pharmacie. J'étouffe un cri -non viril- de sortir en sursautant, pris en flagrant délit. Les mains en l'air, mon corps se tourne tout seul vers mon colocataire à l'embrasure de la porte.
— Mather ! crié-je, surpris de le trouver dans la salle de bain. Euh... je vais sécher les cheveux de la fille et la soigner pour cette nuit. Ma phrase ne semble pas vraiment lui plaire lorsqu'un de ses sourcils s'arque.
— Fais ce que tu veux, soupire-t-il en repartant avec autant de discrétion qu'à son arrivée. Je saute de joie, ne m'attendant pas à autant de gentillesse. Comme quoi, c'est lui le plus sympa ici ! Par contre, je le vois s'arrêter quelques secondes dans le couloir : tu dors à la cave ce soir. Ça t'apprendra à pas me demander avant de ramener des nanas dans la baraque.
Je manque de tomber à terre et râle dans mon coin une minute avant de redescendre les escaliers pour évaluer l'état de notre malade. Cette dernière a maintenant les yeux bien ouverts, assise sur le canapé, tremblante de froid.
— T'es réveillée, tant mieux ! je m'exclame en courant vers elle. Tiens, déjà prends ça et va te changer, je lui tends mes vêtements de rechange. Tu peux en profiter pour prendre une douche si tu veux.
La rouquine se contente de me fixer, d'une manière très intense qui me rend rapidement mal-à-l'aise. Au final, ses mains s'approchent sans bruit des miennes et d'un geste rapide de tête, me remercie en se levant.
— Ça va aller ? Tu veux peut-être prendre des médicaments contre la fièvre avant ?
Sa bouche s'ouvre, me laissant espérer entendre enfin une voix. Mais rien ne sort. Elle se referme doucement, je remarque en relevant les yeux vers ceux de mon interlocutrice que celle-ci semble aussi déçue que moi. Nous allons avoir du mal à communiquer si cette fille ne peut parler...
Une idée me vient soudainement, je crie un simple « J'arrive ! » et déguerpie du salon. Sans prendre la peine de toquer, j'entre en fracas dans la chambre allumée de Akke, le faisant grogner et se relever de son lit.
— Putain Garret, je t'ai déjà dit de toquer avant d'entrer. Je vais vraiment finir par t'en foutre une ! je ne préfère pas écouter les menaces de mon ami et fouille dans un tiroir, concentré. Et en plus tu m'ignores ? Non mais je crois rêver là, pincez-moi ! termine-t-il en se rallongeant afin de continuer sa lecture.
Sans demander une quelconque autorisation, j'emprunte l'ardoise et le feutre inutilisés depuis des mois par Akke et referme le meuble. Puis, quitte la chambre sans un mot.
— Et ne me remercie pas non-plus ! j'entends crier une fois la porte refermée, m'arrachant un petit rire.
Une fois dans le couloir, je croise surpris la petite rouquine regardant les photos accrochées aux murs, sans bruit.
— Fais gaffe, Mather n'aime pas vraiment que l'on regarde ces photos.
Elle sursaute et tourne le regard vers moi. C'est drôle, ça ne fait qu'à peine une heure que l'on se connait et j'ai déjà l'impression d'étouffer avec cette fille. Dès que ses yeux bleus me croisent, j'ai directement une sensation de mensonge ; comme si toute parole sortant de ma bouche n'était qu'une erreur. Surtout qu'en ce moment, c'est un peu le cas : elle ne connait pas Mather. Mon commentaire n'a donc aucun effet sur elle.
Gêné, je lui tends dans un mince sourire l'ardoise de Akke avec son feutre.
— On peut communiquer comme ça, si tu préfères, expliqué-je en me grattant l'arrière de la tête.
Je vois ses yeux hésiter, ses mains ne semblent bizarrement pas prêtes à récupérer l'objet, indécises. Son corps est instable, je le remarque bien depuis le temps, lorsque quelqu'un se force. Déterminé, je pose moi-même l'objet dans ses bras. Malgré la petite surprise traversant ses yeux un court instant, un air neutre sans aucune émotion prend place sur son visage, m'impressionnant au passage. Avec ce masque d'impassibilité, je ne peux rien voir : ni douleur, ni peur, aucun sentiment.
Ce n'est pas la première fois que quelqu'un de mon entourage couvre ses émotions. Je sais que Mather le fait chaque jour. Mais maitriser cette teinte émotionnelle est quelque chose de long. L'idée que cette jeune fille veuille cacher ses expressions faciales me fascine presque.
— Alors, comment t'appelles-tu ? je commence, m'adossant au mur. La fille met quelques instants à se munir réellement de l'ardoise, mais finit par le faire.
« Hope. Et toi ? »
— Garett, enchanté ! un grand sourire tire mon visage, heureux de savoir quelque chose sur cette mystérieuse jeune fille au regard galaxie. T'as quel âge du coup ? Tu vas au lycée ?
« J'ai dix-neuf ans et fini le lycée l'année derrière. » J'aimerais lui poser encore beaucoup de questions, de quoi l'écrouler dessous, mais me retiens.
— Je vois, j'ai vingt-deux si tu veux savoir, elle hoche la tête, sans me répondre par écrit. Bon, la salle de bain se trouve au fond à droite de ce couloir, la dernière porte en face de la chambre d'amis. Prends les serviettes que tu veux dans les placards, fais ta vie et ne t'en fais pas pour le reste, d'accord ?
« Merci beaucoup, c'est gentil. »
Ce simple remerciement pourtant court et banal me réjouit profondément. Voir cette fille écrire un « merci » sur une ardoise sans même sourire est quelque peu ironique.
Finalement, peut-être qu'en sauvant Hope de la mort, je venais de nous embarquer dans une nouvelle aventure. Lorsque la porte de la salle de bain s'est refermée sur la rouquine, j'ai cru sentir l'espace d'un instant, une douce odeur de changement.
❝ Tout ne sera plus comme avant,
ça sera mieux. ❞
© 2019-M
∞
Alors, comment avez-vous trouvé la nouvelle version ?
Prenez soin de vous
𝕃𝕠𝕧𝕖 𝕪𝕠𝕦 𝕞𝕠𝕣𝕖 𝕥𝕙𝕒𝕟 𝕚𝕥'𝕤 𝕡𝕠𝕤𝕤𝕚𝕓𝕝𝕖
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80 épisodes mis à jour
Comments
Wellany
Est ce que la fille elle est muette ?
2021-08-03
1
Fatim Tikana
donc la fille elle ne parle pas
2021-06-13
0