Chapitre 10
Aric se sentait comme un naufragé, échoué sur une mer de néant. Chaque instant qui passait semblait étirer le temps à l’infini, comme si les secondes se dissipaient dans l’obscurité, sans laisser de trace. Son esprit était suspendu, détaché des règles de la réalité, et la sensation d’isolement, d’abandon, l’envahissait complètement. Il n’était plus qu’une silhouette floue dans un monde sans fin.
La voix qu’il avait entendue, celle qui appartenait à la part oubliée de lui-même, persistait dans ses pensées, comme une écho dans un canyon désert. "Tu as tout perdu." Ces mots tournaient dans son esprit comme une mélodie funeste, une chanson sans fin qui le ramenait toujours à la même vérité. L’oubli n’était pas un refuge, c’était une prison.
Les fragments de souvenirs qui persistaient dans sa mémoire étaient désormais des images brisées, des miroirs fissurés qui renvoyaient des réflexions distordues de ce qu’il avait été. Parfois, il croyait voir les visages des habitants du village, leurs regards empreints de crainte, leurs chuchotements dans la pénombre, mais ces visions se dissolvaient avant même qu’il ne puisse les saisir. Il ne les connaissait plus. Il ne se connaissait plus.
Il se souvint de la nuit où il avait rencontré la Dame Sans Nom. Les rues sombres, l’odeur de la terre humide, la chaleur oppressante de la nuit. Cette rencontre qui avait déclenché sa chute, ce moment fatidique où il avait prononcé son nom, ce nom qui l’avait lié à l’obscurité de manière irréversible. Chaque détail de cette nuit restait en lui, comme une brûlure, mais il n’arrivait plus à saisir la vérité cachée derrière ces événements. Pourquoi l’avoir cherché ? se demanda-t-il. Pourquoi avoir voulu savoir, comprendre ?
Les images se faisaient de plus en plus floues, ses pensées de plus en plus confuses. La Dame Sans Nom n’était plus qu’une silhouette indistincte dans son esprit, une ombre parmi tant d’autres. Ses mots résonnaient dans sa mémoire, mais ils étaient devenus incompréhensibles, comme un langage ancien qu’il ne pouvait plus déchiffrer. "Il est trop tard." Ces mots, aussi désespérés que désincarnés, planaient désormais comme un ciel sans étoiles au-dessus de lui.
Et pourtant, au cœur de cette désolation, une lueur d’espoir s’alluma. Ce n’était pas une lumière, pas une vision divine, mais une sensation étrange, comme un appel lointain, une vibration dans l’air. C’était comme si quelque chose, ou quelqu’un, tentait de le rejoindre dans ce néant. Une main invisible qui se tendait dans l’obscurité, lui offrant la possibilité de se réveiller, de sortir de l’oubli.
Il tourna ses pensées vers ce qui restait de lui. Le vide. Le poids du silence. La souffrance d’être coupé de toute chose, de toute identité. Il ne savait pas combien de temps il avait erré dans cet état. Les concepts de jour et de nuit n’avaient plus de sens. L’oubli était devenu son seul compagnon, sa seule compagnie, et il commençait à croire que tout ce qu’il avait connu n’était qu’un rêve lointain.
Mais cette lueur, cet appel, persistait. Il s’éteignait puis revenait, faible mais constant, comme une étoile dans un ciel d’encre. Aric ferma les yeux, se concentrant sur cette sensation. Une sensation qui lui était familière, mais qu’il ne pouvait pas tout à fait identifier. Il se souvint alors de la vieille femme, celle qu’il avait rencontrée avant sa quête. Elle lui avait parlé de rédemption, d’un chemin à suivre pour comprendre la vérité de la Dame Sans Nom. Mais qu’en était-il maintenant ? Était-il toujours capable de comprendre ? Était-il encore digne de chercher ?
"Retourne au cimetière," avait-elle dit. Ces mots résonnaient à nouveau dans son esprit. Le cimetière… Ce lieu où tout avait commencé, là où il avait trouvé la première clé de son destin. Aric comprit, à travers cette lueur persistante, qu’il devait retourner à l’origine. Que la réponse se trouvait là, au fond de la terre, parmi les pierres et les os oubliés.
Lentement, il tenta de se mouvoir, mais son corps restait inerte. L’oubli avait pris sa forme, et il n’était plus qu’une présence. Une conscience sans corps, flottant dans le vide. Pourtant, il sentit un léger mouvement, un frémissement, comme un souffle de vent. Il tendit sa volonté vers ce frémissement, se concentrant sur cette sensation. Un peu plus fort, un peu plus loin.
Puis, d’un coup, une image se forma devant lui.
Le cimetière. Le même cimetière qu’il avait vu la première fois, mais tout semblait changé. Les pierres tombales étaient couvertes de mousse, les arbres tordus par le vent. La brume qui recouvrait le sol semblait plus épaisse que jamais, presque tangible. Le vent portait un murmure, un chuchotement qui semblait venir des tombes elles-mêmes. Des voix sans visage, des voix de ceux qui avaient été oubliés, des voix de ceux qui avaient, eux aussi, perdu leur nom.
Il ne savait pas comment il y était arrivé. Il ne savait même pas s’il était réellement là. Mais le cimetière était là, et il le regardait, aussi immobile et silencieux que la terre elle-même.
"Tu es revenu," dit une voix. Une voix qu’il reconnut sans vraiment la reconnaître. C’était la Dame Sans Nom. Mais cette fois, il n’était plus sous son emprise. Elle se tenait devant lui, son visage toujours aussi triste, mais cette fois, il n’y avait pas de malice dans ses yeux. Il n’y avait que de la résignation, et peut-être, un peu d’espoir.
"Pourquoi m’avoir fait ça ?" demanda Aric, sa voix brisée par la fatigue. "Pourquoi m’avoir attiré ici, dans ce vide ?"
Elle le regarda sans répondre immédiatement. Puis, lentement, elle s’avança, une silhouette floue dans la brume, et, d’une voix plus douce, elle murmura :
"Je n’ai jamais voulu ça. Mais tu es celui qui m’a rappelée. Et parfois, les choses que l’on cherche, on ne peut pas les fuir une fois qu’elles sont trouvées."
Il chercha à comprendre, à saisir la vérité dans ses paroles, mais il ne trouva que plus de questions. "Alors, que dois-je faire ?"
"Accepter ce que tu es devenu," répondit-elle. "Accepter l’oubli, accepter l’effacement. Seul dans ce vide, tu pourras peut-être comprendre."
Aric sentit la lourdeur de ses paroles. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Accepter… Il n’était plus qu’un homme parmi d’autres, errant dans un monde sans repères. Mais cette acceptation, aussi douloureuse fût-elle, semblait être la clé pour briser le dernier verrou qui l’empêchait de comprendre sa propre existence.
La Dame Sans Nom disparut dans la brume, laissant Aric seul dans le cimetière, seul avec ses pensées et le poids de l’oubli.
Il comprit alors que le véritable piège n’était pas d’avoir cherché la vérité, mais de l’avoir trouvée.
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