Le Poids du Silence

Chapitre 9

Le silence qui suivit l’éclat de la vision d’Aric était d’une densité écrasante. Il n’était plus qu’une ombre sans forme, un fragment d’un monde qu’il ne comprenait plus. La Dame Sans Nom s’était dissipée dans la brume, ses paroles résonnant encore dans l’espace vide où il se trouvait. Il se sentait vidé, son corps et son esprit suspendus dans une stase infinie, comme s’il avait été arraché de la réalité elle-même, perdu dans un entre-deux où le temps n’avait plus de sens.

Il n’avait plus de nom. Il n’avait plus de passé. Rien n’existait à part lui et cette ombre de vérité qu’il portait désormais, une vérité qui l’enserrait comme un piège invisible.

Le vent soufflait doucement autour de lui, mais il n’y avait aucune sensation de fraîcheur, aucun parfum de terre ou d’air, seulement un souffle éthéré qui semblait venir de toutes parts, mais sans toucher. Chaque respiration était une lutte, chaque pensée une étreinte douloureuse. Les images de son passé, ses souvenirs fragmentés, se bousculaient, mais elles n’étaient que des échos lointains. Comme des souvenirs d’un autre homme, d’un autre temps.

Les visages qu’il avait connus, les voix de ses parents, les rires d’antan… tout cela lui semblait désormais si lointain. C’était comme si ces souvenirs avaient été effacés à la source, comme si chaque pensée lui échappait à mesure qu’il la formulait. Il était maintenant un fantôme de lui-même, errant dans un royaume sans nom, sans visage, un être sans place.

Pourtant, au cœur de cet abîme de l’oubli, il sentit quelque chose de plus fort que tout : un appel. Un murmure faible, presque imperceptible, mais présent. Ce n’était pas une voix familière, ni une pensée personnelle, mais une vibration dans le vide, un écho d’une existence oubliée. Il tourna lentement son esprit vers cette présence, ce chant silencieux qui semblait venir de tout autour de lui, et pourtant, comme un fil ténu, il semblait tissé dans son propre cœur.

Le silence se brisa lentement.

"Tu n’es pas seul, Aric."

La voix était faible, mais elle portait une vérité profonde, comme un retour du fond du gouffre. Il tourna son attention vers l’origine de la voix, mais il ne pouvait pas la localiser. Il n’y avait personne. Juste lui et ce vide implacable.

"Qui ?" réussit-il à articuler, sa voix perdue dans l’immensité du néant. "Qui parle ?"

"Je suis… celui que tu as oublié." La voix résonna à nouveau, mais cette fois, une lueur d'intelligence dans les mots. "Je suis celui que tu as effacé pour survivre."

Aric sentit une profonde perplexité l’envahir. Celui que j’ai effacé ? Il se rendit compte qu’il n’avait jamais entendu cette voix auparavant. Elle n’appartenait ni à lui, ni à la Dame Sans Nom, ni à aucun des êtres qu’il avait connus. Et pourtant, elle semblait familière. Il chercha désespérément à comprendre d’où elle venait, mais tout était flou, indistinct.

"Je suis ce que tu as laissé derrière toi lorsque tu as choisi l’oubli. Le nom que tu as rejeté. La partie de toi que tu as sacrifiée pour pouvoir continuer."

Aric, confus, se sentit étrangement accablé. Il avait eu l’impression, tout ce temps, que l’oubli était une libération. Mais, à présent, il comprenait qu’il n’avait pas seulement effacé des souvenirs, il avait effacé une partie de lui-même. Une partie essentielle de son être. Et cette partie, cet "autre soi", venait de parler.

"Qu’ai-je fait ?" murmura-t-il, sa voix tremblante. "Pourquoi ai-je agi ainsi ?"

"Parce que tu avais peur," répondit la voix, maintenant plus présente, presque tangible, comme un souffle dans son esprit. "Parce que la vérité te faisait trop mal. Parce que savoir te détruisait plus que l’oubli."

Le souffle de la voix se calma alors, et dans le vide, des images apparurent. Des fragments de son passé, mais déformés, comme des ombres distordues. Il revit la première fois qu’il avait entendu parler de la Dame Sans Nom, ce soir où il avait eu cette curiosité insatiable, cette soif de découvrir. Il se souvint des vieux contes chuchotés à la lumière du feu, des légendes anciennes. Mais dans ces souvenirs déformés, il ne se reconnaissait plus. Les scènes n’étaient que des bribes, des éclats de vérité fragmentés, comme si le temps lui-même s’était déchiré autour de lui.

"Tu ne peux plus fuir," continua la voix. "La vérité t’a rattrapé. Et tout ce que tu as oublié, tout ce que tu as sacrifié, sera le poids que tu devras porter."

Les visions s’intensifièrent. Aric vit des visages : ceux des habitants du village, des visages aimés, des visages qu’il avait autrefois regardés avec affection et confiance. Mais, à mesure que leur image se précisait, il vit aussi les ombres qui se dessinaient derrière eux. Des ombres longues, terrifiantes, qui n’appartenaient pas au monde des vivants. Il comprit alors qu’il ne pouvait pas revenir en arrière. L’oubli n’était pas un simple passage. C’était un tourment silencieux qui le marquerait à jamais, un fardeau qui ne disparaîtrait jamais.

"Tu as brisé l’équilibre, Aric," poursuivit la voix. "Tu es devenu une partie de l’oubli, et, avec toi, tout ce que tu as connu. Mais le monde ne reste jamais figé. Les conséquences de tes choix vont se répercuter."

Il essaya de lutter contre la voix, de la chasser, de fuir à nouveau, mais il savait qu’il ne pouvait pas. L’oubli l’enserrait de plus en plus, l’engloutissant peu à peu dans un abîme sans fin. À chaque respiration, il sentait l’étau du silence se resserrer autour de lui, l’écrasant, l’étouffant.

"Et maintenant, il est trop tard," conclut la voix dans un souffle presque inaudible. "Tu as voulu savoir. Tu as voulu comprendre. Mais il y a des vérités qu’un homme ne peut porter sans se briser. Et tu as tout perdu dans ta quête de lumière."

Les images se dissipèrent, les voix se turent. Le vide revint, plus profond, plus lourd que jamais. Aric était à nouveau seul, mais cette fois, ce n’était pas un silence apaisant. C’était le silence du fardeau, le silence de l’infini, où rien ne pouvait plus le sauver. Et il comprit, avec une douleur profonde, que l’oubli ne faisait que commencer.

Dans ce vide, il n’y avait pas de rédemption, pas d’issue. Il était devenu une légende, un souvenir errant dans les ténèbres. Et son nom, son identité, tout ce qu’il avait été, n’était plus qu’un poids dans un monde où la lumière n’existait plus.

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