CHAPITRE 17

     Le week-end offrait un semblant de répit à Emmanuella, une pause fragile loin des murmures venimeux et des regards oppressants du restaurant. Pourtant, ce samedi après-midi, alors qu’elle préparait du thé dans sa petite cuisine, Nala, assise dans le salon, observait les dessins de Kana accrochés au mur. L’enfant, partie jouer chez une voisine, avait laissé derrière elle une maison calme.

- Tu as une artiste en herbe, plaisanta Nala en désignant un soleil maladroitement colorié.

Emmanuella sourit faiblement en déposant les tasses sur la table basse.

- Elle adore dessiner… C’est une des seules choses qui l’apaise vraiment.

Un silence s’installa, confortable au début, Nala jeta un coup d’œil à Emmanuella, qui semblait ailleurs, les yeux perdus dans la vapeur de son thé.

- Emma, qu’est-ce qui te tracasse ? demanda-t-elle doucement.

Emmanuella hésita, jouant avec le bord de sa tasse.

-  Je réfléchissais… À tout ça. À ma vie. À Kana.

Nala se redressa légèrement, attentive.

-  Tu veux en parler ?

Emmanuella inspira profondément avant de répondre, sa voix teintée d’une mélancolie qu’elle ne parvenait pas à cacher.

-  J’ai fait beaucoup d’erreurs, tu sais. Être mère célibataire, ce n’était pas… prévu. Je voulais lui offrir une famille, un père… Mais certaines choses ne se passent pas comme on l’espère.

Nala la regarda, intriguée.

-  Et son père ? Tu ne m’as jamais parlé de lui.

Emmanuella détourna les yeux, évitant la question.

-  Ce n’est pas important, répondit-elle brusquement.

Nala fronça légèrement les sourcils, mais elle respecta son silence.

Après quelques instants, elle reprit d’un ton hésitant :

- Tu sais, Emma… Peut-être qu’il serait temps que tu penses à toi. À toi, et à Kana.

Emmanuella releva la tête, intriguée.

-  Qu’est-ce que tu veux dire ?

Nala hésita une seconde, puis se lança.

-  Le patron, Monsieur Rockbell… Peut-être que c’est une opportunité.

La tasse d’Emmanuella claqua sur la table, interrompant Nala.

-  Une opportunité ? siffla-t-elle, les yeux plissés.

-  Écoute-moi, Emma. Je ne dis pas que tu dois l’aimer ou quoi que ce soit, mais… il a de l’argent, du pouvoir. Il pourrait t’aider, vous offrir une vie meilleure.

Le visage d’Emmanuella se durcit.

- Tu veux que je vende mon âme, c’est ça ? Que je sacrifie tout ce que je suis pour… pour quoi ? Quelques avantages ?

-  Arrête de jouer les martyres ! explosa Nala. Tu te dis prête à tout pour ta fille, mais tu refuses même de lui donner une chance d’avoir une vie plus stable. C'est être égoïste, Emma.

Le mot résonna dans la pièce comme une gifle.

- Égoïste ? répéta Emmanuella, incrédule. Parce que je refuse de me soumettre à un homme que je méprise ? Parce que je veux protéger ma dignité ?

- Et Kana dans tout ça ? continua Nala, les joues rouges de colère. Elle mérite un père. Elle mérite une vie meilleure que celle que tu lui imposes avec ton orgueil.

Emmanuella se leva, tremblante de rage.

-  Tu ne comprends rien, Nala. Tu ne sais pas ce que c’est de vivre avec les choix qu’on regrette chaque jour. Tu ne sais pas ce que ça fait de voir ton enfant souffrir et de ne rien pouvoir y faire, sauf… sauf continuer à te battre.

-  Peut-être que je ne comprends pas tout, admit Nala en se levant à son tour. Mais ce que je vois, c’est une femme qui préfère se complaire dans son malheur plutôt que de saisir une chance de changer les choses.

Le silence qui suivit était assourdissant. Les deux femmes se fixèrent, chacune ancrée dans sa colère et son incompréhension.

- Je pense que tu devrais partir, murmura finalement Emmanuella, la voix brisée.

Nala hocha la tête, amère.

-  Très bien. Mais réfléchis à ce que je t’ai dit, Emma. Pour toi, et pour Kana.

Elle attrapa son sac et quitta la maison sans un regard en arrière.

Le lundi matin, l’atmosphère au travail était différente. Les regards accusateurs des collègues semblaient moins pesants en comparaison du froid glacial qui s’était installé entre Emmanuella et Nala.

Pour la première fois, Nala n’intervint pas lorsqu’une remarque acerbe fusait à l’encontre d’Emmanuella. Elle restait à distance, concentrée sur son travail, laissant son amie affronter seule les moqueries et les critiques.

Emmanuella se sentait nue, vulnérable. Nala avait été son bouclier, sa seule alliée dans cet enfer. Maintenant, elle était plongée dans les bas-fonds de la solitude.

Alors qu’elle s’effondrait sur son lit, une nouvelle journée de torture vécue, les mots de Nala revenaient hanter son esprit. « Égoïste », « une vie meilleure », « Kana ». Ces phrases tournaient en boucle, la torturant autant que les rumeurs au travail.

Pour la première fois, Emmanuella doutait de son propre jugement. Les mots de monsieur Rockbell lui revenaient en tête : << ne craint pas tes ennemis mais tes proches >>.

Tard dans la soirée, le bureau de Monsieur Rockbell baignait dans une lumière tamisée, une odeur de bois verni et de cuir imprégnant l’air. Assis dans son fauteuil, l’homme feuilletait distraitement un dossier lorsque la porte s’ouvrit brusquement.

Nala entra, le visage tendu, la mâchoire serrée.

- Monsieur Rockbell, lâcha-t-elle sèchement.

Il releva les yeux, son expression indéchiffrable.

- Nala, dit-il doucement, posant ses papiers. Vous avez des nouvelles ?

- Oui, répondit-elle, la voix teintée d’amertume. Et elles ne sont pas bonnes. Elle vous refuse toujours.

Rockbell poussa un soupir, s’appuyant contre le dossier de son fauteuil.

-  J’aurais dû m’en douter, murmura-t-il. Cette femme a un don pour compliquer les choses simples.

Nala avança de quelques pas, croisant les bras.

- J’ai fait ce que j’ai pu, Monsieur. J’ai parlé de Kana, de l’avenir, de ce que vous pourriez leur offrir. Mais elle est obstinée, aveuglée par sa fierté.

Il se redressa légèrement, son regard froid se fixant sur elle.

-  Elle est plus tenace que je ne le pensais, concéda-t-il, puis, après une pause, ajouta : Mais vous… avez-vous réellement tout essayé, Nala ?

Elle fronça les sourcils, prise de court par la question.

-  Oui ! s’écria-t-elle presque, sur la défensive. J’ai tout fait pour la convaincre, mais elle ne veut rien entendre.

Un silence tendu s’installa avant que Rockbell ne tire un tiroir pour en sortir une enveloppe épaisse.

-  Voici votre paiement, dit-il en la tendant à Nala. Une promesse est une promesse, même en cas d’échec.

Elle attrapa l’enveloppe d’un geste vif, ses doigts crispés autour du papier.

-  Vous savez, déclara-t-elle d’une voix plus basse mais plus tranchante, tout ce que je veux, c’est son bien. Notre bien à toutes les trois. Elle, moi, et Kana. Mais elle refuse de le comprendre.

Un sourire sarcastique apparut sur les lèvres de Rockbell.

- Notre bien, dites-vous ? murmura-t-il, amusé. Vous incluez votre propre intérêt dans cette équation ?

Nala serra les poings, ses joues rougissant légèrement sous la tension.

-  Pourquoi pas ? demanda-t-elle en relevant le menton. Vous croyez que c’est facile de rester à ses côtés ? De l’aider alors qu’elle rejette tout ?

- Peut-être qu’elle ne vous fait pas confiance, suggéra Rockbell avec une nonchalance calculée.

-  Peu importe sa confiance, rétorqua-t-elle sèchement. Je suis la seule qui reste, la seule qui se bat pour elle et sa fille. Mais elle est tellement orgueilleuse qu’elle ne voit rien. Elle préfère se noyer dans ses problèmes plutôt que de saisir une chance d’améliorer leur vie.

Rockbell haussa un sourcil, intrigué.

-  Une chance ? Vous parlez de moi, j’imagine ?

-  Oui, répondit-elle sans détour. Vous pourriez tout leur offrir. Une sécurité, un avenir. Mais elle s’accroche à ses principes comme si cela allait nourrir Kana ou effacer ses dettes.

Un sourire narquois étira les lèvres de Rockbell.

-  Et vous, Nala, qu’est-ce que vous voulez vraiment ?

Elle fronça les sourcils, comme si la question la prenait par surprise.

-  Ce que je veux ? répéta-t-elle, hésitant.

- Oui, insista-t-il, son regard perçant la fixant. Parce qu’à vous entendre, il semble que votre attachement à Kana et Emmanuella dépasse l’amitié ordinaire.

Elle resta silencieuse un instant, les mots peinant à sortir.

- Je veux qu’elles soient heureuses, lâcha-t-elle finalement. Et si pour ça je dois me salir les mains, alors soit.

- Admirable, répondit-il d’un ton moqueur. Mais peut-être que votre dévouement ressemble plus à une obsession.

- Appelez ça comme vous voulez, Monsieur, siffla-t-elle. Mais tout ce que je veux, c’est leur bien.

Rockbell croisa les bras, une étincelle de mépris dans les yeux.

- Très bien. Alors, si vous êtes si déterminée, je vais vous donner un dernier conseil : lâchez prise. Laissez Emmanuella venir à moi d’elle-même.

Nala ouvrit la bouche pour protester, mais il leva une main pour la faire taire.

-  Vous avez fait ce que vous pouviez. Maintenant, observez. La fierté d’Emmanuella n’est qu’un mur qui finira par s’écrouler sous son propre poids.

Elle hésita, sentant le froid glacial de ses paroles.

- Alors, que voulez-vous que je fasse ? murmura-t-elle finalement, presque résignée.

- Rien, répondit-il en souriant. Rien du tout.

Nala hocha la tête et se retourna pour partir, mais au moment où elle atteignit la porte, Rockbell lança, d’un ton aussi tranchant qu’un couteau :

- Une dernière chose, Nala.

Elle se figea, se retournant lentement.

- Si vous pensez vraiment travailler pour leur bien, vous feriez mieux de vous demander si vos actes ne risquent pas de les détruire toutes les deux.

Sans répondre, Nala quitta le bureau, l’enveloppe serrée contre elle. Mais ses mots résonnaient dans son esprit, laissant un goût amer derrière elle.

<< je ne le fais que pour ton bien Emma, plus tard tu me remercieras. >>

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