Depuis quelques jours, suivant la conversation entre monsieur Rockbell et Emmanuella, une rumeur sournoise s’était propagée comme une traînée de poudre au sein du restaurant : « Emmanuella est la maîtresse du patron. » L’origine en était floue, mais son effet, dévastateur. Chaque couloir, chaque bureau semblait résonner de murmures à son sujet.
Emmanuella, jusque-là reconnue pour son professionnalisme et sa gentillesse, devint l’objet de regards méprisants et de critiques à peine voilées.
- Tu as entendu ? Elle doit bien avoir une raison pour être toujours de si bonne humeur, disait l’une de ses collègues en gloussant.
- C’est tellement évident. Comment expliquer qu’elle soit toujours dans le bureau du Patron ? renchérissait une autre.
Chaque mot, chaque chuchotement, Emmanuella les entendait malgré elle. Ces insinuations lui brûlaient la peau comme des piqûres invisibles.
Le matin, elle avançait dans les couloirs avec la tête basse, évitant les regards accusateurs. Au début, elle tentait de se convaincre que le temps ferait taire les mauvaises langues. Mais les jours passaient, et la rumeur semblait s’enraciner davantage.
L'après-midi, alors qu’elle travaillait en cuisine, une remarque traversa la pièce comme une flèche.
- Si j’étais à sa place, je n’aurais pas honte de profiter de mes privilèges, fit une collègue d’un ton acerbe.
Emmanuella sentit son cœur se serrer, mais avant qu’elle ne puisse répondre, une voix éclata.
- Ça suffit, Claudia ! s’exclama Nala, posant son couteau avec force sur la planche à découper. Tu n’as aucune preuve de ce que tu avances, alors garde tes commentaires pour toi.
Claudia haussa les épaules, feignant l’innocence.
- Je dis juste ce que tout le monde pense, Nala. C’est une opinion, pas un crime.
- Une opinion basée sur quoi ? Du venin ? Vous êtes toutes tellement jalouses que vous êtes prêtes à salir quelqu’un sans raison. Vous n’avez aucune idée de ce qu’elle vit.
Nala croisa les bras, fixant Claudia jusqu’à ce qu’elle détourne le regard, gênée.
- Merci, murmura Emmanuella à son amie lorsque la tension retomba.
- Je ne laisserai personne te traiter ainsi, répondit Nala, les yeux brillants de sincérité. Tu mérites mieux.
Malgré le soutien de Nala, Emmanuella sentait son énergie se dissiper. Chaque jour devenait un combat contre les regards dédaigneux et les remarques insidieuses.
Chez elle, la situation n’était guère meilleure. Sa fille Kana, habituellement joyeuse, commençait à remarquer son changement d’humeur.
- Maman, pourquoi tu pleures ? demanda-t-elle un soir, après avoir surpris Emmanuella, la tête enfouie dans ses mains.
- Je… je suis juste fatiguée, ma chérie, mentit-elle en essuyant ses larmes.
Mais Kana n’était pas dupe. Elle devint plus collante, s’inquiétant de chaque soupir ou silence de sa mère.
- Tu n’es plus comme avant, maman, murmura-t-elle un jour, les yeux remplis d’inquiétude.
Ces mots frappèrent Emmanuella tel un coup de poignard. Elle réalisait que son mal-être débordait sur sa fille, la brisant davantage.
Le harcèlement ne s’arrêta pas. Au contraire il semblait s'amplifier Les critiques, les regards, les rumeurs persistaient, ils avaient cette capacité à perforer la carapace de confiance de Emmanuella, ce qui la poussait à éviter les conversations, faire son travail en silence et s’effacer de plus en plus.
Cette charge mentale l'obligeait à son insu à délaisser son physique. Elle qui d'ordinaire rayonnait sans maquillage avait à présent le visage d'une désœuvrée. Quand t-elle se regardait dans le miroir de sa salle de bain ce qu’elle voyait la terrifiait : un visage pâle, des cernes marquant ses yeux éteints, et un air de résignation qu’elle ne reconnaissait pas. Elle posa une main tremblante sur son reflet, comme pour s’assurer qu’il s’agissait bien d’elle. Une larme puis deux, perlait le long de sa joue, brûlante, silencieuse.
Pourtant, au milieu de cette obscurité, une lumière persistait : Nala.
- Tu n’es pas seule, Emma, lui répétait-elle souvent, sa voix empreinte d’une force rassurante. Ce cauchemar finira par passer.
Ces mots, bien qu’ils ne dissipent pas immédiatement la douleur, offraient à Emmanuella une lueur d’espoir, un fragile fil auquel elle pouvait s’accrocher.
En dépit de son épuisement, elle commençait à réfléchir à l’origine des rumeurs. Plus elle y pensait, plus un nom revenait inlassablement dans son esprit : Monsieur Rockbell. Elle se souvenait de son ton méprisant lorsqu’il avait accepté son refus, comme s’il était incapable de supporter une telle humiliation.
Poussée par une montée soudaine de courage – ou peut-être de désespoir –, elle décida de l’affronter. Alors que ses collègues la regardaient en coin, elle traversa les couloirs du restaurant pour rejoindre le bureau de son supérieur.
- Monsieur Rockbell, je dois vous parler, annonça-t-elle en entrant.
Il leva les yeux de ses papiers, affichant un sourire feint qui fit bouillir le sang d’Emmanuella.
- Emmanuella, que me vaut cette visite ? demanda-t-il d’une voix mielleuse.
Elle ferma la porte derrière elle, cherchant à garder une certaine discrétion.
- Je vais être directe. Les rumeurs qui circulent à mon sujet… elles viennent de vous, n’est-ce pas ?
Le sourire de Rockbell s’effaça légèrement, remplacé par une expression indéchiffrable. Il croisa les mains sur son bureau, comme s’il prenait plaisir à analyser la détresse de son employée.
- De moi ? Pourquoi pensez-vous cela ? répondit-il avec une fausse innocence.
- Parce que tout a commencé après notre conversation. Parce que je vous ai refusé. Vous espériez m’intimider, mais vous allez trop loin, rétorqua-t-elle, sa voix tremblante mais déterminée.
Rockbell éclata d’un rire bref, presque moqueur.
- Intéressant. Et avez-vous des preuves, Emmanuella ? Ou est-ce simplement une conclusion hâtive ?
Elle resta silencieuse, incapable de répondre.
- Laissez-moi vous donner un conseil, reprit-il en se levant lentement. Ne craignez jamais vos ennemis, mais ayez une grande peur de vos proches. Ce sont eux qui peuvent vraiment vous détruire.
Son ton était glacial, presque prophétique, et il la fixait avec une intensité qui fit frissonner Emmanuella.
- Maintenant, si vous avez terminé, je vous suggère de retourner à votre poste.
Emmanuella sortit du bureau, le cœur battant à tout rompre. Ses paroles tournaient en boucle dans sa tête, éveillant un mélange de colère et de doute. Qui, parmi ses collègues ou même ses proches, aurait pu nourrir ces rumeurs pour la briser ainsi ?
Elle retrouva Nala en cuisine, qui remarqua immédiatement son trouble.
- Que s’est-il passé, Emma ? demanda-t-elle, inquiète.
- Je crois que tout ça va encore durer un moment, murmura Emmanuella en baissant les yeux.
- Peu importe combien de temps ça prend, je suis avec toi. Toujours, répondit Nala en posant une main réconfortante sur son épaule.
Ces mots, bien que doux, ne pouvaient pas dissiper le poids sur les épaules d’Emmanuella. Mais elle savait qu’elle devait rester forte, pour Kana, pour elle-même. Pourtant, une nouvelle peur s’installait en elle : et si Rockbell avait raison ? Et si l’ennemi était plus proche qu’elle ne l’imaginait ?
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