Présent
Le silence s’étire entre nous.
Jason me fixe, les sourcils légèrement froncés, les yeux emplis d’une lueur indéchiffrable. L’interrogatoire a commencé depuis un moment déjà, mais cette fois, il ne parle pas immédiatement.
Je le connais assez pour deviner ce qu’il pense.
Ce que je viens de lui révéler… le trouble.
— Donc… commence-t-il finalement, lentement.
Il s’appuie contre le dossier de sa chaise, croise les bras et me dévisage avec un mélange d’incrédulité et de curiosité.
— Tu l’as suivie ? Celle qui a massacré ta famille ?
Je ne réponds pas tout de suite.
Jason n’attend pas, il continue, son ton oscillant entre le sarcasme et le sérieux.
— Non, parce que, franchement, mec… t’as pas trouvé meilleure idée ?
Un rictus fugace étire mes lèvres, mais je ne tombe pas dans son jeu.
— Je n’avais plus rien, dis-je simplement.
Mon ton est calme, posé. Il sait que je ne donnerai pas plus que nécessaire.
Il claque la langue, agacé, puis enchaîne.
— Et donc, c’est comme ça que t’es devenu un assassin ?
Je ne bouge pas.
— Oui.
Il me fixe, attendant que je développe.
Je ne le fais pas.
Il soupire, puis repose les coudes sur la table, son regard devenant plus calculateur.
— Parle-moi de votre organisation.
Je secoue la tête.
— Pas question.
— Pas même un peu ?
Il tente un sourire amusé, mais je sais qu’il est sérieux.
Je laisse passer quelques secondes, puis je décide de lui donner juste assez pour l’occuper.
— La Fraternité fonctionne selon une hiérarchie stricte.
Il arque un sourcil, m’invitant à poursuivre.
— Au sommet, il y a le Maître. Il est l’autorité absolue. Personne ne connaît sa véritable identité, seuls ses Dix Cœurs de Pierre lui parlent directement.
— "Cœurs de Pierre" ?
— Dix assassins d’élite, les plus redoutables de la Fraternité.
Jason hoche lentement la tête, assimilant l’information.
— Et toi, t’es quoi dans tout ça ?
Je l’observe un instant avant de répondre.
— Chaque décennie, ces Dix Cœurs de Pierre choisissent cinq disciples parmi les meilleurs apprentis. Ces cinq deviennent leur héritage. On leur enseigne une seule spécialité. Une seule. Mais ils doivent la maîtriser au-delà de toute limite.
— Cinq tous les dix ans ?
— Oui.
— Et ensuite ?
— Lorsque l’un des Dix disparaît… son disciple prend immédiatement sa place.
Jason siffle doucement, l’air pensif.
— Et toi, t’es un de ces cinq-là, hein ?
Je ne confirme pas.
Mais je ne nie pas non plus.
Il n’a pas besoin de plus.
— Putain… lâche-t-il en se passant une main dans les cheveux.
Il se redresse légèrement et son regard se fait plus perçant.
— Donc, si je résume… Tu fais partie des cinq assassins les plus redoutables de ta génération.
Je ne réponds pas.
— Et vous êtes en guerre contre nous.
Je garde le silence.
Il sourit, mais cette fois, il n’y a rien de drôle dans son expression.
— Putain, Vincent… Tu vaux combien sur le marché, à ton avis ?
Un bruit sourd résonne dans la pièce.
On toque à la porte.
Jason détourne le regard vers l’entrée, visiblement agacé d’être interrompu. Moi, je reste immobile, observant simplement la scène. La porte s’ouvre sans attendre de réponse.
Keyla.
Ses longs cheveux verts encadrent son visage fermé, et son regard brûle d’une rancœur mal dissimulée. Même sans un mot, je peux lire en elle : elle n’a toujours pas digéré la trahison.
Elle ne me regarde même pas.
— Jason, on doit parler.
Sa voix est tranchante, sans appel.
Jason arque un sourcil, jette un coup d’œil dans ma direction, puis pousse un soupir avant de se lever.
— Tu me feras pas un coup comme la dernière fois, hein ?
Elle ne répond pas.
Il passe une main dans ses cheveux, puis sort de la pièce en fermant la porte derrière lui.
Le silence retombe.
Je reste seul.
Le temps passe.
Combien de minutes ? Je ne sais pas.
Puis la porte s’ouvre à nouveau. Jason revient, son expression plus fermée qu’avant. Il s’approche de moi, croise les bras et me regarde comme s’il pesait ses mots.
Finalement, il lâche, presque nonchalamment :
— L’interrogatoire est suspendu. Je reviendrai demain.
Demain ? Mon esprit s’accroche à ce mot. Combien de temps ai-je passé ici ?
Les murs, la lumière blafarde, l’odeur métallique du sang… Tout semble immuable, hors du temps. Mais mon corps, lui, me rappelle la réalité.
Chaque respiration est une brûlure. Chaque mouvement envoie une vague de douleur à travers mes nerfs.
Je suis épuisé.
Alors, pour échapper à la souffrance, je laisse mes pensées s’échapper.
Et je me plonge dans mes souvenirs.
Neuf ans plus tôt
Le vent frais caressait ma peau tandis que je me concentrais sur ma respiration.
Cela faisait un an que j’avais rejoint la Fraternité de l’Ombre. Un an d’apprentissage, d’efforts, d’adaptation. Jusqu’ici, je m’intégrais bien. Certains disaient que j’étais prometteur. D’autres, que j’étais juste un gamin trop silencieux.
Mais je progressais.
Saphir, l’un des Dix Cœurs de Pierre, m’avait donné un conseil que je n’oubliais jamais :
"Utilise ta rage. Apprends à la canaliser. Sinon, c’est elle qui te consumera."
Alors, quand je ne m’entraînais pas avec les autres, je méditais.
J’étais assis près du fleuve Styx, là où l’eau sombre reflétait à peine la lumière du ciel. C’était un endroit calme, parfait pour faire le vide.
Jusqu’à ce que ce silence soit brisé.
Des bruits de combat.
Je tentai d’ignorer au début, mais c’était répétitif, rythmé… agaçant.
Un mouvement fluide. Un coup précis. Une esquive mesurée.
Je finis par soupirer et me relever, agacé.
Je suivis le son, mes pas silencieux sur le sol humide.
Et je les vis.
Deux silhouettes.
L’une, une femme dont le visage était dissimulé sous une capuche, se mouvait avec une grâce maîtrisée. Son corps entier semblait suivre une mélodie que seul elle entendait.
L’autre, une jeune disciple, beaucoup moins assurée. Ses gestes étaient hésitants, maladroits. Son regard trahissait sa frustration.
Elles… dansaient ?
Non.
C’était un combat. Mais différent de ceux auxquels j’étais habitué.
Pas de brutalité. Pas de précipitation.
Juste un enchaînement d’attaques et d’esquives, un équilibre parfait entre l’ombre et la lumière.
Je restai là un moment, fasciné malgré moi.
Puis une branche craqua sous mon pied.
Mais elles ne s’arrêtèrent pas.
Elles savaient déjà que j’étais là.
Sans un mot, je vins m’asseoir sur un rocher, les bras croisés, et je continuai à observer.
Dès que le combat prit fin, la femme à la capuche s’éloigna sans un mot, sans même un regard en arrière. Son départ fut aussi fluide que chacun de ses mouvements. Elle n’avait laissé aucune trace de sa présence, hormis cette étrange danse de combat qui continuait de tourner dans mon esprit.
La disciple, elle, s’inclina respectueusement avant de se redresser et de se tourner vers moi.
Je l’observai à mon tour.
Elle devait avoir mon âge, peut-être un an de plus. Sa peau métissée contrastait avec ses yeux bleu clair. Un mélange rare… Mais pas désagréable à regarder.
Ses cheveux étaient tressés en quatre grosses nattes qui encadraient son visage, et elle portait l’uniforme classique des disciples.
Elle s’approcha sans hésitation, un léger sourire en coin.
— Tu t’es bien amusé ? demanda-t-elle en s’arrêtant devant moi.
Je haussai un sourcil.
— C’était intéressant.
Elle croisa les bras, l’air faussement vexée.
— Juste “intéressant” ? T’as aucune émotion ou quoi ?
Je ne répondis pas tout de suite. Ce n’était pas une question à laquelle je savais comment répondre.
Elle me détailla quelques secondes avant de hausser les épaules et de s’asseoir à côté de moi sur le rocher.
— T’es nouveau, hein ?
— Un an.
— Un bébé, alors.
Elle me lança un regard en coin, cherchant à voir si elle pouvait me provoquer.
Je ne réagis pas.
Elle sourit, amusée.
— Moi, ça fait trois ans.
— Félicitations.
Elle rit légèrement.
— Oh, t’es du genre froid et distant. Je vois.
Je ne répondis rien.
Elle ne semblait pas se laisser démonter pour autant.
— Et donc, qu’est-ce qui t’amène ici ?
Je la regardai, impassible.
— Ce n’est pas une question qu’on pose ici.
Elle haussa les sourcils, faussement impressionnée.
— Oh, excuse-moi, Maître de la Discrétion.
Son ton était sarcastique, mais pas méchant. Juste… joueur.
Un silence s’installa.
Elle tourna la tête vers le fleuve et le fixa un instant, avant de reprendre, plus calmement :
— T’aimerais apprendre ?
— Apprendre quoi ?
Elle eut un sourire mystérieux.
— Ce que tu viens de voir.
Je jetai un coup d’œil à l’endroit où la femme s’était tenue quelques instants plus tôt.
— Qui était-ce ?
Elle secoua la tête.
— Ça, c’est un secret.
— Tu en as beaucoup, des secrets ?
Elle eut un léger rire.
— Bien plus que toi, bébé assassin.
Je plissai légèrement les yeux.
Elle continua, posant un coude sur son genou et appuyant son menton sur sa main.
— T’as l’air sérieux, trop sérieux. T’as jamais pensé à… je sais pas, t’amuser un peu ?
— On est pas là pour s’amuser.
Elle sourit.
— Faux. On est là pour survivre. Et moi, c’est comme ça que je survis.
Je la fixai en silence.
Elle était différente des autres. Elle semblait… légère, mais pas stupide. Elle cachait quelque chose sous son attitude détendue.
Mais quoi ?
— Alors, t’es curieux ou pas ? demanda-t-elle avec un sourire en coin.
Je pris quelques secondes avant de répondre.
— Peut-être.
Son sourire s’agrandit.
— Je m’appelle Lame.
— Vincent.
— Je sais.
Elle se leva, s’étira et commença à s’éloigner.
— Tu restes là, bébé assassin, ou tu viens voir si t’as ce qu’il faut ?
Je la regardai marcher.
Puis, après une seconde d’hésitation, je me levai et la suivis.
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