La nuit sentait l’orage. L’air était lourd, chargé d’électricité, et la ville s’étendait sous un ciel sans étoiles, noyée dans une lueur artificielle. Lyana Carter serra son manteau contre elle en accélérant le pas. Ses talons claquaient sur le bitume humide, résonnant dans la ruelle déserte.
Elle aurait dû prendre un taxi. L’idée lui traversa l’esprit, mais trop tard. Le bar où elle avait retrouvé sa meilleure amie était à quelques rues de son appartement, et marcher lui avait semblé une bonne idée. Une façon d’éclaircir son esprit après une longue journée. Mais à présent, l’inquiétude grandissait en elle. Une impression dérangeante la suivait, comme une ombre qui effleurait sa nuque.
Elle jeta un regard par-dessus son épaule. Rien. Juste l’obscurité et les lumières lointaines des réverbères.
Un frisson la parcourut, et elle accéléra encore, son sac serré contre elle. La ruelle s’ouvrait sur une avenue plus fréquentée, il lui suffisait d’y parvenir…
Un bruit derrière elle. Un frottement, discret, presque imperceptible.
Elle se retourna brusquement. Toujours rien. Mais son cœur battait trop vite. Quelque chose clochait.
— Ce n’est rien, murmura-t-elle pour elle-même. Juste ton imagination.
Elle atteignit enfin l’avenue et expira de soulagement en voyant quelques passants marcher sur le trottoir opposé. Mais avant qu’elle ne puisse les rejoindre, une main froide se referma sur son poignet.
Lyana sursauta, tentant de se dégager, mais la prise était implacable.
— Pas un mot, ordonna une voix grave à son oreille.
Elle ouvrit la bouche pour crier, mais une autre main vint recouvrir ses lèvres, étouffant le moindre son. Son agresseur la tira brusquement en arrière, la ramenant dans l’ombre de la ruelle. Lyana se débattit, griffa, tenta de frapper du pied, mais c’était inutile. Il était plus fort. Plus rapide.
Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait avant que tout ne devienne noir.
---
Le premier son qu’elle perçut fut un ronronnement sourd. Un moteur. Puis la sensation du cuir sous sa peau. Elle était allongée. Une voiture, songea-t-elle, avant que le voile du sommeil forcé ne se dissipe complètement.
Son corps était engourdi, mais son esprit hurlait.
Elle ouvrit brusquement les yeux.
L’habitacle était plongé dans une semi-obscurité, seulement troublée par le scintillement des lumières de la ville à travers les vitres teintées. Un parfum boisé flottait dans l’air.
Elle tenta de bouger, mais ses poignets étaient attachés.
— Bordel… souffla-t-elle en tirant sur ses liens.
— Ne t’agite pas.
La voix provenait du siège avant.
Elle releva les yeux.
L’homme qui conduisait ne la regardait pas. Son profil était sculpté dans la pénombre, des traits durs, une mâchoire serrée. Il était beau, d’une beauté froide et dangereuse, celle qui appartient aux hommes qui ne doutent jamais.
— Qui êtes-vous ? siffla-t-elle en luttant contre la panique.
Il ne répondit pas immédiatement, se contentant de manœuvrer la voiture avec une aisance calculée.
— Ezra Hansgawn, finit-il par dire.
Ce nom ne lui disait rien.
— Où est-ce que vous m’emmenez ?
Silence.
— Lâchez-moi, putain !
Un léger soupir, comme si elle était une enfant capricieuse.
— Tu devrais économiser ton énergie.
— Allez vous faire foutre !
Ezra tourna la tête vers elle cette fois, et un frisson glacial la traversa. Ses yeux. Ils étaient d’un bleu si clair qu’ils semblaient presque translucides, comme de la glace fendue sous une lumière crue. Il la fixa un instant, puis reporta son attention sur la route.
— Tu ne devrais pas jurer, murmura-t-il.
Lyana sentit la rage lui brûler la gorge.
— Pourquoi moi ? Je ne vous connais même pas !
Un sourire presque imperceptible effleura les lèvres d’Ezra, mais il n’avait rien de réconfortant.
— Ce n’est pas personnel, Lyana.
Elle tressaillit. Il connaissait son nom. Il savait qui elle était.
— Alors quoi ? C’est une demande de rançon ? Vous vous êtes trompé de cible, je ne suis personne d’important.
— Ce n’est pas une question d’argent.
Elle n’aimait pas la façon dont il avait dit ça.
— Alors quoi ? gronda-t-elle.
Cette fois, il ne répondit pas.
La voiture ralentit avant de s’arrêter devant un immense portail noir. Après quelques secondes, il s’ouvrit sans un bruit, révélant une longue allée bordée d’arbres sombres. Lyana sentit une boule se former dans son estomac.
— Où sommes-nous ?
Ezra coupa le moteur, mais il ne bougea pas immédiatement. Il resta assis, les doigts effleurant le volant, comme s’il hésitait.
Puis il se tourna vers elle.
— Un endroit où personne ne viendra te chercher.
Son souffle se bloqua dans sa gorge.
Il ouvrit sa portière et sortit. Une seconde plus tard, la sienne s’ouvrit aussi, et elle se retrouva face à lui.
Il n’était pas simplement grand. Il imposait. Une force brute maîtrisée, dissimulée sous un calme glacé.
— Descends, ordonna-t-il.
Elle ne bougea pas.
Son regard devint plus dur.
— Lyana.
Elle savait que s’opposer à lui ne servirait à rien. Mais son instinct lui hurlait de ne pas se laisser faire.
Elle leva les yeux vers lui et cracha :
— Allez vous faire foutre.
Ezra soupira. En une fraction de seconde, il attrapa ses poignets et la tira hors de la voiture. Elle trébucha en sentant la dureté du sol sous ses pieds, mais il la rattrapa avant qu’elle ne tombe.
— Tu devrais vraiment arrêter de me défier, murmura-t-il à son oreille.
Sa voix était presque douce. C’était terrifiant.
Il la relâcha, mais elle savait que ce n’était qu’une illusion. Elle était piégée.
Et le pire dans tout ça ?
Son cœur battait aussi fort par peur que par autre chose.
L’air nocturne était chargé d’humidité et d’un parfum boisé qui flottait autour de la grande demeure. Le manoir qui se dressait devant Lyana était imposant, sombre, presque menaçant. Ses hautes fenêtres reflétaient la pâle lumière de la lune, et les immenses portes en bois semblaient avoir été sculptées pour enfermer plus que pour accueillir.
Ezra referma la portière derrière elle d’un geste calme, puis s’avança vers l’entrée sans un regard pour elle. Il ne lui demanda pas de le suivre. Il savait qu’elle le ferait.
Elle aurait pu tenter de s’enfuir. Courir. Mais où ? Elle était seule, ses poignets encore engourdis par les liens qui l’avaient retenue, et elle n’avait aucune idée d’où elle se trouvait.
Alors elle fit le seul choix qui lui semblait viable. Elle le suivit.
Les portes s’ouvrirent dans un léger grincement, révélant un hall spacieux aux murs de pierre et aux lustres imposants. Tout à l’intérieur semblait froid, millimétré, sans la moindre touche personnelle. Comme si cette maison n’appartenait à personne.
Ezra s’avança sans un mot, l’ombre de sa silhouette s’étirant sous la lumière tamisée. Lyana hésita sur le seuil avant de faire un pas à l’intérieur.
Dès qu’elle entra, les portes se refermèrent derrière elle avec un bruit sourd, faisant vibrer l’air autour d’elle.
Un piège. Elle venait de pénétrer dans un piège.
— **Où suis-je ?** demanda-t-elle d’une voix qu’elle espérait ferme.
Ezra s’arrêta au pied d’un large escalier en colimaçon et tourna la tête vers elle.
— **Quelque part où tu n’aurais jamais dû être.**
Cette réponse n’avait aucun sens.
— **Pourquoi moi ?** insista-t-elle. **Qu’est-ce que vous voulez ?**
Ezra la fixa, son regard bleu perçant à travers l’obscurité.
— **Tu es un message.**
Elle sentit son sang se glacer.
— **Un message… pour qui ?**
Il ne répondit pas immédiatement. Puis, après un silence pesant, il lâcha simplement :
— **Pour un homme qui t’a oubliée.**
Un frisson parcourut son échine. Qui aurait pu la prendre pour cible ? Elle n’était qu’une étudiante sans histoire, sans lien avec des hommes de pouvoir ou de danger.
— **Je crois que vous vous trompez. Je n’ai rien à voir avec… tout ça.**
Ezra pencha légèrement la tête, comme s’il l’analysait.
— **C’est ça\, le problème\, Lyana. Tu ne sais même pas ce que tu es.**
Sa mâchoire se contracta.
— **Arrêtez ces conneries et laissez-moi partir.**
Il esquissa un sourire.
— **Non.**
La panique monta en elle.
— **Vous ne pouvez pas me garder ici.**
— **C’est exactement ce que je fais.**
Il se détourna et monta les marches lentement, lui tournant le dos sans la moindre crainte.
Elle regarda autour d’elle. Aucune autre issue visible.
— **Viens.**
Ce n’était pas un ordre hurlé, ni une menace, mais elle savait qu’il n’attendait pas de refus.
Lyana resta immobile un instant, hésitant entre l’obéissance et la rébellion. Mais elle savait que se battre maintenant ne mènerait à rien. Elle suivit donc Ezra à l’étage.
Il la conduisit dans un long couloir aux murs ornés de tableaux anciens, où l’odeur du bois et du cuir flottait dans l’air. Lorsqu’il ouvrit une porte sur sa droite, elle découvrit une chambre plus grande que son propre appartement. Un lit à baldaquin trônait au centre, des rideaux sombres encadraient de hautes fenêtres, et une cheminée éteinte apportait une impression de lourdeur à la pièce.
— **Tu dormiras ici.**
Lyana croisa les bras.
— **Et si je refuse ?**
Ezra s’adossa au chambranle de la porte, les bras croisés à son tour.
— **Alors tu dors par terre. Ça m’est égal.**
Elle serra les dents. Il ne réagissait pas comme elle l’aurait voulu. Pas de colère, pas de menace excessive, juste cette froide indifférence qui l’exaspérait et l’effrayait à la fois.
Elle s’approcha lentement du lit, gardant Ezra dans son champ de vision.
— **Et vous ? Où allez-vous dormir ?**
— **Quelque part où tu ne pourras pas m’atteindre.**
Elle sentit sa peau frémir.
— **Pourquoi est-ce que je voudrais vous atteindre ?** cracha-t-elle.
Ezra eut un léger sourire en coin.
— **Parce que tôt ou tard\, on finit toujours par vouloir blesser ce qu’on ne peut pas contrôler.**
Il s’écarta de la porte, posant une main sur la poignée.
— **Dors\, Lyana.**
Et il referma la porte derrière lui, la laissant seule.
---
Le silence était pesant. Elle attendit quelques minutes, à l’affût du moindre bruit. Aucun pas dans le couloir. Aucune voix.
Elle s’approcha prudemment de la porte et posa la main sur la poignée. Elle tourna.
Verrouillée.
Bien sûr.
Elle recula et scruta la pièce, cherchant une issue. La fenêtre. Elle s’en approcha et écarta légèrement les rideaux.
Son estomac se noua.
Le manoir était entouré d’une forêt dense, et en contrebas, une falaise plongeait vers un lac noir, reflétant la lune en éclats brisés. Elle était prisonnière d’un château de verre et de pierre, sans la moindre chance de s’enfuir.
Elle ferma les yeux, inspirant profondément.
Garder son calme. Trouver une faille.
Elle s’éloigna de la fenêtre et s’assit sur le lit, ramenant ses genoux contre elle.
Les paroles d’Ezra lui revinrent en mémoire.
*"Tu es un message."*
Mais à qui ?
Et pourquoi avait-elle la désagréable impression que son propre passé lui cachait des vérités qu’elle ignorait encore ?
Elle se laissa tomber en arrière, fixant le plafond.
Peu importe ce qu’il voulait, elle ne comptait pas se laisser briser.
Elle trouverait un moyen de s’échapper.
Elle se l’était promis.
Le silence était pesant, seulement troublé par le bruissement du vent contre la fenêtre. Lyana fixait le plafond, les yeux grands ouverts, incapable de dormir malgré l’épuisement qui alourdissait ses membres.
Elle était enfermée. Prisonnière d’un homme dont elle ne savait presque rien, dans une maison qui ressemblait plus à une cage dorée qu’à un simple manoir.
*"Tu es un message."*
Ces mots lui tournaient en boucle dans la tête. Pour qui ? Pourquoi elle ?
Chaque battement de son cœur résonnait comme un compte à rebours.
Elle se redressa lentement sur le lit, jetant un regard autour de la chambre. Trop grande, trop luxueuse pour être une cellule, et pourtant, c’est exactement ce qu’elle était.
Son regard s’attarda sur la fenêtre.
Elle se leva et marcha sur la pointe des pieds, tendue comme un animal traqué. Le bois du parquet était froid sous ses pieds nus alors qu’elle écartait légèrement le rideau.
Dehors, la nuit s’étendait, insondable. Le jardin qui entourait le manoir était immense, mais elle distinguait des grilles au loin, hautes et infranchissables. Au-delà, des arbres denses formaient une barrière naturelle, et plus bas, cette falaise qui plongeait dans l’eau noire du lac.
Un piège parfait.
Son souffle se fit court. Elle ne pouvait pas rester ici.
Une soudaine poussée d’adrénaline lui fit tourner la tête vers la porte. Peut-être que le verrou n’était pas si solide. Peut-être qu’elle pouvait forcer la serrure, trouver un moyen de fuir.
Elle s’approcha et tenta de tourner la poignée. Rien.
Son regard chercha une alternative. La chambre était luxueuse, mais simple. Un lit, une armoire massive, une commode en bois foncé.
Puis, elle vit ce qu’elle cherchait.
Un miroir, posé sur une coiffeuse près de la fenêtre. Son cadre en fer forgé était orné de motifs délicats, et la glace était légèrement fissurée sur un côté.
Les morceaux brisés.
Elle s’approcha lentement, une idée en tête. Elle passa un doigt sur la fissure, avant de tirer doucement sur un minuscule éclat qui se détacha sous la pression.
Juste assez aiguisé.
Son cœur battait plus fort. Elle retourna vers la porte et s’accroupit, positionnant le petit morceau de verre contre la serrure. Elle n’avait aucune expérience en crochetage, mais elle pouvait essayer.
Elle glissa l’éclat à l’intérieur et tenta de le manipuler, de le faire bouger.
Rien.
Elle inspira profondément et recommença.
*"Allez… bouge."*
— **Tu comptes y passer la nuit ?**
Sa main se figea.
Une vague glacée déferla sur elle alors que la voix d’Ezra brisait le silence derrière la porte.
Il était là.
Elle se redressa lentement, serrant le morceau de verre dans sa main.
— **Ouvre cette porte\, Lyana.**
Elle resta immobile, le cœur battant à tout rompre.
— **Ou je l’ouvre pour toi.**
Sa main tremblait légèrement lorsqu’elle recula de quelques pas, le regard rivé sur la poignée.
Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’un léger *clic* ne retentisse.
La porte s’ouvrit dans un silence assourdissant.
Ezra était là, vêtu d’un pantalon sombre et d’une chemise entrouverte, révélant la peau tatouée de son cou et une partie de son torse. Ses cheveux bruns, légèrement en bataille, donnaient à son visage une allure dangereusement décontractée.
Mais c’étaient ses yeux qui capturèrent toute son attention.
Glaciaux.
Un mélange d’exaspération et de quelque chose d’autre… Une curiosité teintée de satisfaction. Comme s’il s’était attendu à ce qu’elle tente quelque chose.
— **Tu es prévisible.**
Il entra dans la chambre et referma la porte derrière lui.
Lyana recula d’un pas, toujours crispée sur son morceau de verre.
Il l’aperçut immédiatement. Son regard descendit lentement vers sa main, puis remonta vers son visage.
— **Vraiment ?** murmura-t-il avec un sourire en coin.
Elle serra la mâchoire et leva légèrement son arme improvisée.
— **Reculez.**
Ezra la fixa, amusé.
— **Et si je ne recule pas ?**
Elle raffermit sa prise sur le verre.
— **Je vous planterai.**
Il s’avança d’un pas. Juste un.
Elle réprima un frisson.
— **Fais-le.**
Son souffle se bloqua.
— **Quoi ?**
— **Plante-le-moi dans la gorge.**
Son ton était calme, presque provocant.
Elle hésita.
Son cœur battait violemment contre sa poitrine.
— **Tu n’oses pas\, n’est-ce pas ?** Il pencha légèrement la tête\, un éclat étrange dans les yeux. **Tu veux fuir\, mais tu n’es pas prête à faire ce qu’il faut.**
— **Allez vous faire foutre.**
Il sourit, un sourire lent, calculé.
En une fraction de seconde, il attrapa son poignet et la plaqua contre le mur.
L’impact la fit haleter, et le morceau de verre tomba sur le sol dans un bruit à peine audible.
Son corps était si près du sien qu’elle sentait la chaleur qui émanait de lui, l’odeur sombre de son parfum.
— **Ne me défie pas\, Lyana.**
Sa voix était basse, dangereuse.
— **Vous ne pouvez pas me garder ici.**
Son regard se durcit.
— **C’est exactement ce que je fais.**
Elle serra les dents, cherchant à ignorer la peur qui serpentait dans son ventre.
— **Pourquoi moi ?**
Un silence.
Puis, il relâcha lentement son poignet, mais ne recula pas.
— **Parce que certaines dettes doivent être payées.**
Son regard se plongea dans le sien, et pour la première fois, elle crut voir autre chose dans ses prunelles glaciales.
Quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore.
— **Dors\, Lyana.**
Il se détourna, ramassa l’éclat de verre et le glissa dans sa poche.
Puis, il quitta la chambre.
Et cette fois, lorsqu’il ferma la porte, le verrou se referma avec un bruit sourd.
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