J’avais mal. Chaque respiration était une brûlure, chaque battement de mon cœur envoyait une nouvelle vague de douleur à travers mon corps. Mes poignets, attachés trop serrés, étaient engourdis, et je sentais le sang sécher sur ma peau, poisseux et tiède. Mais le pire… ce n’était pas la douleur physique.
C’était l’incertitude.
Jason était là, devant moi, accroupi avec cette nonchalance qui le caractérisait. Ses yeux, habituellement pétillants d’ironie, étaient froids, calculateurs. Il jouait son rôle, et moi, j’étais son pion.
— Un de tes camarades est entre la vie et la mort, lâcha-t-il, la voix étrangement calme. Un autre est en fuite. Les deux derniers… disparus.
Je ne laissai rien paraître, mais mon cœur manqua un battement. Qui ? Qui était encore en vie ? Qui était… mort ?
Jason pencha la tête, observant ma réaction, cherchant la moindre fissure dans mon masque.
— Vous nous avez coûté une fortune, poursuivit-il. Des ressources, des hommes, du temps. Et moi, je suis celui qui doit recoller les morceaux. Alors tu vas me parler.
Sa voix était dure, mais je l’entendais. Cette lueur d’agacement, ce fond de lassitude. Il voulait comprendre. Il voulait des réponses.
Je gardai le silence. Pas par défi, non. J’avais juste besoin d’un instant.
Jason soupira, se redressa, passa une main dans ses cheveux avant de me regarder de haut.
— Sérieux, Vincent ? Je vais devoir jouer au bourreau avec toi ?
Son ton était sarcastique, presque moqueur, mais je savais qu’il était prêt à aller au bout.
Un frisson me traversa, non pas de peur, mais d’une étrange résignation.
Je baissai la tête, laissant le silence s’étirer. Puis, lentement, un sourire étira mes lèvres.
Jason fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qui te fait rire ?
Je levai les yeux vers lui.
— La mission est terminée.
Il cligna des paupières, désorienté par ma déclaration.
— Quoi ?
Je pris une inspiration tremblante, savourant l’effet de mes mots.
— La mission est terminée, Jason. Alors… autant tout te raconter. Depuis le début. Depuis ce qui s’est passé il y a dix ans.
10 ans auparavant
La neige tourbillonne autour de moi, froide, tranchante, s’accrochant à ma peau comme des aiguilles glacées. Chaque pas est une épreuve, mes jambes tremblent, mes mains, rougies par le froid, peinent à bouger.
— Papa ? Maman ? Grande sœur ?
Ma voix se perd dans le hurlement du vent. Je plisse les yeux, essayant de percer l’obscurité qui m’entoure. Tout est flou, indistinct… sauf cette couleur.
Le rouge.
Sur la neige.
Je m’arrête. Mon souffle se bloque.
Je sais ce que c’est.
Je le sais, mais je refuse de l’admettre.
Je vacille, mais je continue d’avancer, malgré la peur qui serre ma gorge, malgré la brûlure glaciale dans ma poitrine.
Puis je les vois.
Suspendus à un arbre.
Trois corps.
Mes jambes lâchent sous moi et je m’effondre à genoux. Je ne peux plus respirer. J’entends mon cœur cogner contre ma poitrine, tambour assourdissant dans le silence de la tempête.
C’est… eux.
Ma famille.
Je veux crier, mais aucun son ne sort. Tout est irréel, comme dans un cauchemar dont je ne peux pas m’échapper.
Puis, une présence.
Je tourne lentement la tête.
Une silhouette, debout dans la neige.
Du sang. Partout.
Elle est couverte de rouge.
Et pourtant, elle ne tremble pas.
Ses cheveux blancs contrastent avec l’obscurité du ciel, aussi purs que la neige qui tombe doucement autour d’elle. Ses yeux… noirs. Si noirs. Si vides.
Elle me regarde en silence.
J’ouvre la bouche, mais aucun mot ne vient.
Elle, elle parle enfin. Sa voix est calme, posée, dénuée d’émotion.
— C’était un contrat. Je devais les tuer.
Je frissonne. Un frisson d’horreur, de dégoût, de douleur.
— Pourquoi ? murmuré-je, la voix brisée.
Elle incline légèrement la tête, comme si ma question était étrange.
— Parce que c’est la règle.
Mes doigts se crispent dans la neige.
— … Les règles ?
— Je n’avais pas le choix, poursuit-elle. Ce n’est pas personnel. Tu ne devrais pas me haïr.
Quelque chose explose en moi. Une rage brûlante, incontrôlable.
— JE TE DÉTESTE !
Je me jette sur elle, les poings serrés.
Je veux lui faire mal. Comme elle vient de me faire mal.
Mais avant que je ne l’atteigne, elle bouge.
Un simple pas sur le côté, fluide, et mon coup frappe le vide. Une fraction de seconde plus tard, une douleur fulgurante explose dans mon ventre et je suis projeté en arrière.
Je roule dans la neige, sonné.
Mais je me relève.
Je charge encore.
Elle esquive. Sans effort.
Je crie, j’essaie de lui donner un coup de poing.
Elle attrape mon bras. Le tord.
Une douleur atroce irradie mon épaule et je tombe à genoux.
— Tu es faible, murmure-t-elle.
Je hurle et tente de lui donner un coup de pied, mais elle m’évite encore, avant de me plaquer violemment au sol.
Je ne peux plus bouger.
Le vent rugit autour de nous.
Je tremble. De douleur. De froid.
De désespoir.
Elle me regarde. Son expression est indéchiffrable.
— Normalement, je devrais te tuer.
Mon cœur s’arrête.
Alors fais-le…
C’est ce que je voudrais dire. Mais ma voix est bloquée.
— Alors fais-le, soufflé-je finalement.
Elle ne répond pas immédiatement.
Son regard scrute le mien.
Puis, lentement, un léger sourire étire ses lèvres.
— Non.
Je la fixe, perdu.
— Tu es intéressant.
Elle relâche la pression sur mon bras et se relève.
— Viens avec moi.
Je reste immobile.
Je ne comprends pas.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as du potentiel.
Elle me tend la main.
Je devrais la haïr. Je devrais refuser. Je devrais fuir.
Mais je n’ai plus rien.
Plus de famille.
Plus de foyer.
Plus de raison de rester ici.
Alors, lentement, je tends la main et attrape la sienne.
Ce jour-là, Vincent est mort.
Et un futur assassin est né.
Présent
Le silence s’étire entre nous.
Jason me fixe, les sourcils légèrement froncés, les yeux emplis d’une lueur indéchiffrable. L’interrogatoire a commencé depuis un moment déjà, mais cette fois, il ne parle pas immédiatement.
Je le connais assez pour deviner ce qu’il pense.
Ce que je viens de lui révéler… le trouble.
— Donc… commence-t-il finalement, lentement.
Il s’appuie contre le dossier de sa chaise, croise les bras et me dévisage avec un mélange d’incrédulité et de curiosité.
— Tu l’as suivie ? Celle qui a massacré ta famille ?
Je ne réponds pas tout de suite.
Jason n’attend pas, il continue, son ton oscillant entre le sarcasme et le sérieux.
— Non, parce que, franchement, mec… t’as pas trouvé meilleure idée ?
Un rictus fugace étire mes lèvres, mais je ne tombe pas dans son jeu.
— Je n’avais plus rien, dis-je simplement.
Mon ton est calme, posé. Il sait que je ne donnerai pas plus que nécessaire.
Il claque la langue, agacé, puis enchaîne.
— Et donc, c’est comme ça que t’es devenu un assassin ?
Je ne bouge pas.
— Oui.
Il me fixe, attendant que je développe.
Je ne le fais pas.
Il soupire, puis repose les coudes sur la table, son regard devenant plus calculateur.
— Parle-moi de votre organisation.
Je secoue la tête.
— Pas question.
— Pas même un peu ?
Il tente un sourire amusé, mais je sais qu’il est sérieux.
Je laisse passer quelques secondes, puis je décide de lui donner juste assez pour l’occuper.
— La Fraternité fonctionne selon une hiérarchie stricte.
Il arque un sourcil, m’invitant à poursuivre.
— Au sommet, il y a le Maître. Il est l’autorité absolue. Personne ne connaît sa véritable identité, seuls ses Dix Cœurs de Pierre lui parlent directement.
— "Cœurs de Pierre" ?
— Dix assassins d’élite, les plus redoutables de la Fraternité.
Jason hoche lentement la tête, assimilant l’information.
— Et toi, t’es quoi dans tout ça ?
Je l’observe un instant avant de répondre.
— Chaque décennie, ces Dix Cœurs de Pierre choisissent cinq disciples parmi les meilleurs apprentis. Ces cinq deviennent leur héritage. On leur enseigne une seule spécialité. Une seule. Mais ils doivent la maîtriser au-delà de toute limite.
— Cinq tous les dix ans ?
— Oui.
— Et ensuite ?
— Lorsque l’un des Dix disparaît… son disciple prend immédiatement sa place.
Jason siffle doucement, l’air pensif.
— Et toi, t’es un de ces cinq-là, hein ?
Je ne confirme pas.
Mais je ne nie pas non plus.
Il n’a pas besoin de plus.
— Putain… lâche-t-il en se passant une main dans les cheveux.
Il se redresse légèrement et son regard se fait plus perçant.
— Donc, si je résume… Tu fais partie des cinq assassins les plus redoutables de ta génération.
Je ne réponds pas.
— Et vous êtes en guerre contre nous.
Je garde le silence.
Il sourit, mais cette fois, il n’y a rien de drôle dans son expression.
— Putain, Vincent… Tu vaux combien sur le marché, à ton avis ?
Un bruit sourd résonne dans la pièce.
On toque à la porte.
Jason détourne le regard vers l’entrée, visiblement agacé d’être interrompu. Moi, je reste immobile, observant simplement la scène. La porte s’ouvre sans attendre de réponse.
Keyla.
Ses longs cheveux verts encadrent son visage fermé, et son regard brûle d’une rancœur mal dissimulée. Même sans un mot, je peux lire en elle : elle n’a toujours pas digéré la trahison.
Elle ne me regarde même pas.
— Jason, on doit parler.
Sa voix est tranchante, sans appel.
Jason arque un sourcil, jette un coup d’œil dans ma direction, puis pousse un soupir avant de se lever.
— Tu me feras pas un coup comme la dernière fois, hein ?
Elle ne répond pas.
Il passe une main dans ses cheveux, puis sort de la pièce en fermant la porte derrière lui.
Le silence retombe.
Je reste seul.
Le temps passe.
Combien de minutes ? Je ne sais pas.
Puis la porte s’ouvre à nouveau. Jason revient, son expression plus fermée qu’avant. Il s’approche de moi, croise les bras et me regarde comme s’il pesait ses mots.
Finalement, il lâche, presque nonchalamment :
— L’interrogatoire est suspendu. Je reviendrai demain.
Demain ? Mon esprit s’accroche à ce mot. Combien de temps ai-je passé ici ?
Les murs, la lumière blafarde, l’odeur métallique du sang… Tout semble immuable, hors du temps. Mais mon corps, lui, me rappelle la réalité.
Chaque respiration est une brûlure. Chaque mouvement envoie une vague de douleur à travers mes nerfs.
Je suis épuisé.
Alors, pour échapper à la souffrance, je laisse mes pensées s’échapper.
Et je me plonge dans mes souvenirs.
Neuf ans plus tôt
Le vent frais caressait ma peau tandis que je me concentrais sur ma respiration.
Cela faisait un an que j’avais rejoint la Fraternité de l’Ombre. Un an d’apprentissage, d’efforts, d’adaptation. Jusqu’ici, je m’intégrais bien. Certains disaient que j’étais prometteur. D’autres, que j’étais juste un gamin trop silencieux.
Mais je progressais.
Saphir, l’un des Dix Cœurs de Pierre, m’avait donné un conseil que je n’oubliais jamais :
"Utilise ta rage. Apprends à la canaliser. Sinon, c’est elle qui te consumera."
Alors, quand je ne m’entraînais pas avec les autres, je méditais.
J’étais assis près du fleuve Styx, là où l’eau sombre reflétait à peine la lumière du ciel. C’était un endroit calme, parfait pour faire le vide.
Jusqu’à ce que ce silence soit brisé.
Des bruits de combat.
Je tentai d’ignorer au début, mais c’était répétitif, rythmé… agaçant.
Un mouvement fluide. Un coup précis. Une esquive mesurée.
Je finis par soupirer et me relever, agacé.
Je suivis le son, mes pas silencieux sur le sol humide.
Et je les vis.
Deux silhouettes.
L’une, une femme dont le visage était dissimulé sous une capuche, se mouvait avec une grâce maîtrisée. Son corps entier semblait suivre une mélodie que seul elle entendait.
L’autre, une jeune disciple, beaucoup moins assurée. Ses gestes étaient hésitants, maladroits. Son regard trahissait sa frustration.
Elles… dansaient ?
Non.
C’était un combat. Mais différent de ceux auxquels j’étais habitué.
Pas de brutalité. Pas de précipitation.
Juste un enchaînement d’attaques et d’esquives, un équilibre parfait entre l’ombre et la lumière.
Je restai là un moment, fasciné malgré moi.
Puis une branche craqua sous mon pied.
Mais elles ne s’arrêtèrent pas.
Elles savaient déjà que j’étais là.
Sans un mot, je vins m’asseoir sur un rocher, les bras croisés, et je continuai à observer.
Dès que le combat prit fin, la femme à la capuche s’éloigna sans un mot, sans même un regard en arrière. Son départ fut aussi fluide que chacun de ses mouvements. Elle n’avait laissé aucune trace de sa présence, hormis cette étrange danse de combat qui continuait de tourner dans mon esprit.
La disciple, elle, s’inclina respectueusement avant de se redresser et de se tourner vers moi.
Je l’observai à mon tour.
Elle devait avoir mon âge, peut-être un an de plus. Sa peau métissée contrastait avec ses yeux bleu clair. Un mélange rare… Mais pas désagréable à regarder.
Ses cheveux étaient tressés en quatre grosses nattes qui encadraient son visage, et elle portait l’uniforme classique des disciples.
Elle s’approcha sans hésitation, un léger sourire en coin.
— Tu t’es bien amusé ? demanda-t-elle en s’arrêtant devant moi.
Je haussai un sourcil.
— C’était intéressant.
Elle croisa les bras, l’air faussement vexée.
— Juste “intéressant” ? T’as aucune émotion ou quoi ?
Je ne répondis pas tout de suite. Ce n’était pas une question à laquelle je savais comment répondre.
Elle me détailla quelques secondes avant de hausser les épaules et de s’asseoir à côté de moi sur le rocher.
— T’es nouveau, hein ?
— Un an.
— Un bébé, alors.
Elle me lança un regard en coin, cherchant à voir si elle pouvait me provoquer.
Je ne réagis pas.
Elle sourit, amusée.
— Moi, ça fait trois ans.
— Félicitations.
Elle rit légèrement.
— Oh, t’es du genre froid et distant. Je vois.
Je ne répondis rien.
Elle ne semblait pas se laisser démonter pour autant.
— Et donc, qu’est-ce qui t’amène ici ?
Je la regardai, impassible.
— Ce n’est pas une question qu’on pose ici.
Elle haussa les sourcils, faussement impressionnée.
— Oh, excuse-moi, Maître de la Discrétion.
Son ton était sarcastique, mais pas méchant. Juste… joueur.
Un silence s’installa.
Elle tourna la tête vers le fleuve et le fixa un instant, avant de reprendre, plus calmement :
— T’aimerais apprendre ?
— Apprendre quoi ?
Elle eut un sourire mystérieux.
— Ce que tu viens de voir.
Je jetai un coup d’œil à l’endroit où la femme s’était tenue quelques instants plus tôt.
— Qui était-ce ?
Elle secoua la tête.
— Ça, c’est un secret.
— Tu en as beaucoup, des secrets ?
Elle eut un léger rire.
— Bien plus que toi, bébé assassin.
Je plissai légèrement les yeux.
Elle continua, posant un coude sur son genou et appuyant son menton sur sa main.
— T’as l’air sérieux, trop sérieux. T’as jamais pensé à… je sais pas, t’amuser un peu ?
— On est pas là pour s’amuser.
Elle sourit.
— Faux. On est là pour survivre. Et moi, c’est comme ça que je survis.
Je la fixai en silence.
Elle était différente des autres. Elle semblait… légère, mais pas stupide. Elle cachait quelque chose sous son attitude détendue.
Mais quoi ?
— Alors, t’es curieux ou pas ? demanda-t-elle avec un sourire en coin.
Je pris quelques secondes avant de répondre.
— Peut-être.
Son sourire s’agrandit.
— Je m’appelle Lame.
— Vincent.
— Je sais.
Elle se leva, s’étira et commença à s’éloigner.
— Tu restes là, bébé assassin, ou tu viens voir si t’as ce qu’il faut ?
Je la regardai marcher.
Puis, après une seconde d’hésitation, je me levai et la suivis.
Présent
L’eau glacée s’écrasa sur mon visage, me tirant brutalement du néant où j’étais plongé. Mon corps tout entier frissonna sous le choc, et je serrai les dents en clignant des yeux pour chasser les gouttes qui coulaient sur mes paupières.
— Debout, Princesse, on reprend.
Jason.
Je lâchai un soupir, essayant d’ignorer le picotement de mes blessures réveillées par le froid. Il se tenait là, se balançant légèrement sur ses talons, un sourire narquois accroché aux lèvres. Il s’amusait, bien sûr. C’était son rôle.
— T’es d’humeur joueur aujourd’hui, hein ? marmonnai-je en relevant lentement la tête.
— Toujours.
J’étirai légèrement mes poignets entravés. J’étais encore là. Toujours vivant. Ce qui signifiait que Lame l’était aussi. Parce qu’il était hors de question qu’elle meure. Pas elle. Pas cette folle impossible à tuer.
— Allez, Vincent, dit Jason en tirant une chaise et en s’y installant à l’envers, les bras croisés sur le dossier. Cette fois, on va parler du jour où tu as été choisi.
Mon regard se fit plus dur.
— Ah, on passe aux choses sérieuses ?
Jason sourit.
— On passe aux détails, ouais.
5 ans auparavant
Nous étions cinq, alignés devant le Conseil des Ombres. Je connaissais pour certains que leurs noms d’assassins, mais pas leurs vrais prénoms. C’était comme ça.
Yuki, l’esprit de la neige. Enfin...Mei Lian pour les intime.
Lame.
Moi.
Et les deux autres : l’un maître du camouflage, l’autre expert en armes blanches.
Les dix Cœurs de Pierre étaient assis devant nous, leurs silhouettes dissimulées sous leurs capuches sombres. Au centre, Saphir prit la parole, sa voix calme et impassible résonnant dans la grande salle.
— Vous êtes ici aujourd’hui car vous avez surpassé tous les autres. Vous êtes la nouvelle génération d’élite de la Fraternité de l’Ombre.
Il marqua une pause, balayant la salle du regard.
— À partir d’aujourd’hui, vous ne serez plus des apprentis. Vous serez les exécuteurs de la volonté du Conseil.
Une autre voix s’éleva. Rubis, reconnaissable à son ton tranchant.
— Votre premier contrat décidera de votre avenir au sein de la Fraternité. Échouez, et vous ne serez plus rien.
Mon regard se porta sur les autres. Aucun d’entre nous ne trembla. Nous savions déjà tout cela.
C’est alors qu’Émeraude, une femme dont la voix était aussi douce que trompeuse, prit la parole :
— Votre mission est unique.
Un parchemin fut déroulé devant nous, exposant l’emblème de notre cible.
L’Œil Rouge.
Un frisson parcourut la salle. Même sans montrer de réaction visible, je savais que les autres ressentaient la même chose que moi.
— L’Œil Rouge, poursuivit Saphir, est une organisation légale. Officiellement, ils combattent la criminalité. Officieusement, ils perturbent des équilibres qui ne doivent pas être rompus.
— Leur existence met en péril nos affaires, ajouta Topaze, d’une voix posée mais implacable.
— Votre tâche est simple, continua Saphir. Vous devez les détruire.
Un silence tomba. Puis Lame haussa un sourcil.
— Détruire, comme dans… les effacer de la surface de la Terre ?
— Oui, confirma Rubis.
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Intéressant.
Yuki, silencieuse jusque-là, se contenta d’un hochement de tête.
— Infiltration, exécutions ciblées, manipulation. Tous les moyens sont bons, reprit Émeraude. Vous recevrez vos nouvelles identités bientôt.
Mon esprit tournait déjà à toute vitesse. C’était une mission d’envergure. Une mission qui définirait notre existence.
— Si l’un de vous échoue, nous considérerons la mission comme un échec total, déclara Saphir d’un ton glacial.
Un seul échec, et nous étions finis.
Je me redressai légèrement.
— Nous ne comptons pas échouer.
Un sourire satisfait passa sur le visage d’Améthyste, qui n’avait jusque-là pas dit un mot.
— Alors, prouvez-le.
Et ce fut ainsi que tout commença.
Présent
Jason tapota du bout des doigts sur le dossier de sa chaise, l'air pensif. Il me fixait, les sourcils légèrement froncés, comme s'il tentait de démêler un puzzle dont il lui manquait encore trop de pièces.
— Pourquoi l’Œil Rouge ?
Sa voix était plus sérieuse cette fois. Plus tranchante. Il n’était plus dans le jeu du bourreau amusé par sa proie. Là, il voulait une vraie réponse.
Je pris une lente inspiration, sentant une douleur lancinante remonter dans ma cage thoracique. Mon corps criait à chaque mouvement, mais je fis comme si de rien n’était.
— L’Œil Rouge était une cible logique, répondis-je finalement.
Jason ricana doucement.
— Logique ? Vraiment ? L’Œil Rouge est une organisation légale. On ne joue pas dans la même cour que vous, pourtant vous avez reçu l’ordre de nous éradiquer ?
Il se pencha légèrement vers moi, son regard ancré dans le mien.
— Qui a donné cet ordre, Vincent ?
Je restai silencieux un instant. Pas par hésitation, mais par choix.
— Le Conseil des Ombres.
— Pourquoi ?
Je haussai légèrement les épaules, ou du moins, autant que mes entraves me le permettaient.
— Peut-être que vous dérangiez les mauvaises personnes.
Jason serra la mâchoire.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que tu auras.
Son regard se fit plus sombre, mais il ne s’énerva pas. Il n’était pas du genre à s’emporter facilement, même sous la frustration. C’était ce qui le rendait dangereux.
Il se redressa et fit quelques pas dans la pièce, avant de s’arrêter derrière moi.
— Tu sais, Vincent… il y a quelque chose que je ne comprends pas.
Je ne répondis pas, attendant la suite.
— Vous êtes des assassins, des fantômes dans l’ombre. Vous exécutez des contrats, mais vous ne partez pas en guerre. Pas comme ça.
Il fit un geste vague, désignant l’état chaotique dans lequel nous nous trouvions tous.
— Alors, pourquoi vous avez pris cette mission ? Pourquoi accepter un contrat qui allait vous coûter autant ?
Je fermai les yeux un instant, sentant une nouvelle vague de douleur traverser mon crâne.
Pourquoi ?
Je rouvris les yeux et posai mon regard sur Jason.
— Parce qu’on nous l’a ordonné.
Un silence pesa entre nous. Jason me dévisagea un instant, puis il secoua la tête, un sourire amer au coin des lèvres.
— Ce n’est pas suffisant.
Il se rapprocha de moi, posant une main sur le dossier de ma chaise, se penchant légèrement.
— Il y a autre chose, pas vrai ?
Bien sûr qu’il y avait autre chose. Mais il n’aurait pas cette réponse. Pas aujourd’hui.
Je me contentai de le fixer en silence.
Jason souffla, puis se redressa.
— Très bien, Vincent. On en restera là pour aujourd’hui.
Il recula vers la porte, mais avant de sortir, il me lança un dernier regard.
— On reprendra demain.
La porte claqua derrière lui, me laissant seul avec mes pensées.
Le lendemain… Depuis combien de temps j’étais là, déjà ?
Je fermai les yeux, cherchant à ignorer la douleur qui irradiait mon corps. Pour oublier, je me replongeai dans mes souvenirs. Encore.
Retour en arrière.
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